10.05.2006

Episode 3

Le souvenir de la douleur que j’ai pu ressentir aide à me convaincre de me tenir tranquille, mais rester sans bouger pendant des heures, disons même pendant plus de dix minutes, est quelque chose qui n’est pas concevable. Allons y progressivement, je suis presque sûre que l’homme s’en est allé, mais il est peut-être encore tout près à me surveiller et prudence est mère de sûreté. C’est moi qui sors un truc pareil ? J’ai l’impression d’entendre ma mère… Commençons par ouvrir les yeux, vitesse minimale. Ah ! Je sers les paupières comme une folle, tentant de retenir les larmes qui montent. Merde. Ce n’est pas possible, c’est une coïncidence ! Il ne peut pas avoir dit la vérité, il ne peut pas, il ne peut pas. Pourvu qu’il ne puisse pas ! Il a dit que mes yeux n’étaient pas habitués à la lumière d’ici et il est évidant qu’à peine ouverts ils se sont fait agresser, quand à savoir si c’est par la lumière ou autre chose, il aurait fallu que j’arrive à les garder ouverts pendant plus d’une demie seconde ce qui n’a pas été le cas.  Si l’homme me regarde il doit bien se marrer !

Essayons de changer de tactique. Je veux venir plaquer ma main contre mes yeux et les ouvrir derrière pour éloigner ma main progressivement. Je peine à bouger mon bras, le membre est tout engourdi. Pas seulement mon bras d’ailleurs, la moindre parcelle de chaire, ma main, même mes doigts ! J’imagine qu’il en est de même pour le reste de mon corps, pour l’instant je ne tiens pas à le vérifier. Cette fois j’arrive à ouvrir les yeux, je devine derrière mes mains une lumière éblouissante. J’ai l’impression d’être un aveugle qu’on vient d’opérer et à qui on enlève les bandages qui lui recouvraient les yeux jusqu’ici. La lumière rend mes doigts tous roses. J’ai quand même encore un peu mal et les larmes continuent de couler indépendantes de ma volonté, mais j’ai bien les yeux ouverts. Je cligne souvent des paupières pour ne pas trop me fatiguer. Progressivement, avec une lenteur maladive, j’éloigne ma main, à chaque fois que je ne bouge ne serait-ce qu’un millimètre, je dois habituer mes yeux à la lumière qu’ils reçoivent pendant dix bonnes minutes.

Ça ne va pas assez vite, je perds patience, mais je n’ai pas vraiment le choix. J’ai l’impression d’être là depuis des heures lorsque j’ose enfin regarder autre chose que ma paume, c'est-à-dire le peu de l’endroit qu’il est possible de voir à travers ce centimètre d’espace entre ma main et mon visage. Ça me fait loucher et pleurer de plus belle, mais j’avance, petit à petit. Je ne perçois pas grand-chose et le peu que je vois est flou. A vrai dire je ne suis capable de distinguer que la couleur : vert très vif.

Ça devient de plus en plus ennuyeux, je décide alors de faire avancer deux choses en même temps : et mon corps, et mes yeux. Doucement je force mon corps à se mettre en position assise, tout en gardant ma main à la même distance de mon visage. J’avais raison, le reste de mon corps est tout autant engourdis que le bras. Toutefois les sensations reviennent plus vite et je parviens à bouger chaque membre en peu de temps contrairement à mes yeux qui sont toujours en pleine adaptation.

Il faut peut-être se forcer à l’évidence : cela va prendre des heures et je ne suis définitivement pas assez patiente pour cet effort. Deuxième évidence : ça fait à peine quelques minutes, une heure et demie tout au plus, que je suis aveugle, je n’ai donc pas apprit à compenser avec mes autres sens et mettre un bandeau sur mes yeux pour avancer à tâtons ne rentre pas dans mes options ! Vite alors une solution. Avec quoi je pourrai faire une sorte de filtre pour la lumière ? J’ai oublié d’être une bimbo et de me promener en permanence avec des lunettes de soleil ! Foutue envie de marginalité ! J’ai trouvé ! Il suffirait peut-être de mettre une bande de tissu sur mes yeux, quelque chose d’assez fin pour voir au travers ! Oui… forcément ça pose encore quelques problèmes mais c’est ce que je vois encore de plus simple… Du tissu… du tissu… J’ai mes fringues je veux bien, mais alors il n’y a que dans les films qu’on arrive à arracher des bandes dans les tee-shirts ! Bon… pas le choix… Il va falloir carrément mettre mon tee-shirt entier sur la tête ! Petit temps de réflexion pour savoir ce que j’avais mit comme affaire aujourd’hui. Veste et tee-shirt… Ca inclut donc que je vais devoir me mettre en soutiens-gorge le temps d’enlever le tee-shirt et de remettre la veste. Et si l’autre tordu était encore là ? Je ne suis pas super bien foutue mais quand même, je ne vais pas donner volontairement à quelqu’un des envies de viol !

Oh et puis merde ! La liberté sexuelle a déjà été prônée il y a un bail, je ne vais pas attendre toute la journée pour un malheureux soutif ! Allé, torse nu demoiselle ! Je referme prudemment mes yeux, enlève ma veste et fais passer mon tee-shirt sur mon visage. Il faut le maintenir en place maintenant, je fais maladroitement un nœud pour ne plus passer l’encolure. Bon évidemment, plutôt dur de faire un nœud avec un tee-shirt à manches courtes… Je finis tout de même par réussir. Je remets ma veste. Bon, a trois j’ouvre les yeux pour essayer ! Un… deux… trois ! Ah ! C’est magnifique ! Ca marche ! Ça marche ! Ah, j’ai envie de danser !

Je suis prise d’une totale euphorie, totale, mais de courte durée ! Bon, okay, là ce n’est pas drôle du tout : où est ce que je suis ! Il est clair que je ne suis plus dans ma chambre, ni même dans l’immeuble, dans ma rue et même ma ville ne connaît aucun endroit semblable. Il n’était pas malade. C’est moi qui suis malade, c’est impossible de vivre un truc pareil… J’ai tout inventé, c’est dans ma tête, ce qui est bien embêtant parce que là je vais être forcée de vivre cette histoire fumeuse qu’il m’a raconté. Qu’est ce qu’il a dit déjà, il parlait de Haya, Haya c’est ici, c’est ce que je vois là et si je me rappelle bien, il avait l’air de dire que je vais être ici pour un bon moment !

L’inspection des lieux s’impose, m’occuper l’esprit pour oublier que je suis terrifiée ! Je décide de croire totalement et absolument ce que « le passeur » m’a dit, l’intégrer dans ma tête. Déjà il avait raison, ce qui m’impressionne depuis tout à l’heure, et même sous le tee-shirt on s’en rend énormément compte, ce sont les couleurs. Même dans le plus formidable tableau je n’ai jamais vu de couleurs aussi vives. Tout, absolument tout est vif et saute au visage. Même la teinte marron semble briller d’une façon irréelle. On se croirait dans un de ces albums de coloriage pour les petits, ceux qu’ils remplissent toujours avec leurs seules douze couleurs de leur boite de feutre et qui donne à tous les personnages un visage rose fluo ! D’ailleurs je regarde partout et en pensant à des personnages, je suis seule, le passeur est effectivement reparti je ne sais où. D’un côté cela veut dire personne pour m’aider, d’un autre côté ça veut dire personne pour une mauvaise rencontre… Je balance encore entre les deux…

C’est décidé, il faut que je me lève, je vais commencer à avoir des champignons sous les fesses si je ne bouge pas d’avantage ! La position debout est un effort difficile. Me voilà qui revis l’évolution de l’espèce et conclusion : on aurait du s’en tenir à la position quatre pattes ! Je suis faible, très faible et mes jambes ne me porteront pas longtemps. On dirait qu’ici l’air est plus épais et que c’est lui-même qui ralentit mes mouvements, comme si j’étais dans l’eau. Pourtant je veux avancer, découvrir l’endroit. Je vois oui mais comme une myope, les détails au loin sont masqués par le tissus qui couvre mes yeux et ils résonnent d’un mystère que je veux percer au-delà de la douleur.

Je reprends l’inspection des lieux. Pour ne rien oublier faisons sens par sens. Le goût : le goût rien, logique en même temps je ne mange rien, sens suivant… Toucher. Je suis dehors. Lorsque j’étais assise je sentais les brins d’herbe sous mes doigts, le genre gazon tout doux et parfait auquel essaie de tendre n’importe quel jardinier… La saison ne doit pas être la même non plus, il fait trop chaud, avec la veste j’ai trop chaud, je préférerai avoir la veste sur ma tête et le tee-shirt sur les épaules mais à choisir entre avoir chaud et ne rien voir je préfère transpirer comme une folle dans ma veste ! Il y a un peu de vent qui vient plaquer le fin tissu sur mon visage, une brise très légère. Odorat : il y a une odeur particulière, pas l’odeur renfermée de mon appartement ça semble clair, une odeur de campagne, d’air pur. Je me force mais je suis trop citadine, je n’arrive pas à apprécier plus que ça… Ouïe : je crois que je viens de mettre le doigt sur ce qui rend la situation particulièrement tendue et inquiétante : il n’y a absolument aucun bruit, c’est le silence total. Vue : vert et marron à parte de vue, je suppose que je suis entourée d’arbres…. D’ailleurs je vais aller le vérifier de suite !

J’avance. Etrangement mon corps réagit, plus je marche et plus les forces me reviennent même si mes pas restent maladroits. Ce foutu tee-shirt m’énerve, je veux voir, je veux tellement voir plus que ça !

Ce sont des arbres effectivement, je commence à mieux les distinguer. Les troncs me paraissent étranges. En même temps qu’est ce qui ne l’est pas là ? Je mets la main en avant pour avancer d’avantage et en toucher l’écorce. Ça y est, contact contre mes doigts. L’écorce est toute lisse, le tronc est divisé. Non… pas divisé… Qu’est ce que…

Les pensées me manquent alors que je reconnais la forme. C’est magnifique. Je ferme la bouche. A l’intérieur du tronc il y a un homme et une femme. Non, pas à l’intérieur, l’homme et la femme sont le tronc. Des dryades ? Est ce que je vois ces êtres mystiques dont parlent les fables de l’antiquité ? Non… J’inspecte de plus près. Ce n’est pas naturel, ce sont des sculptures, seulement la mousse et le temps semblent être passé par là et laissent croire que l’arbre pousse en créant lui-même ces être étranges en son sein. L’effet est saisissant, on les croirait vivant. Et si ils l’étaient ? Le doute me fait reculer mais il ne se passe rien. Non, je ne crois pas qu’ils soient vivants… J’inspecte à nouveau. Le couple est entrelacé dans les bras l’un de l’autre. Leurs traits sont fins, je n’ai jamais vu de sculpture de Michel Ange, mais je suppose que ceci doit être au moins aussi beau et bien fait que les siennes. Une œuvre d’art dont je n’arrive pas à décoller les yeux.

Quelque chose me touche mais je n’arrive pas à mettre la main dessus… C’est du à… Je ne sais pas… tout ça, le fait qu’il y ait la sculpture, qu’il y ait l’arbre dans un tout. C’est… La main de l’homme qui a fait ce travail… L’homme qui a fait ce travail ! Mais oui c’est donc bien habité finalement ! Il a bien fallu que quelqu’un fasse ça ! Et la main de cet artiste a réussit un tour de force d’allier les desseins de l’homme et ceux de la nature dans une harmonie prodigieuse…

Je tourne la tête, avance vers l’arbre à côté. Lui aussi est sculpté, non plus un couple mais un animal étrange. J’avance encore. Ils sont tous sculptés, les arbres à la lisière du moins, derrière ils sont intacts. Je ne reconnais pas toutes les formes dans les troncs mais j’en reste sciée à chaque fois.

Je suis dans une clairière, enfin je crois que ça s’appelle comme ça… Les arbres semblent faire un cercle au milieu duquel il n’y a que de l’herbe. Je veux en faire le tour pour vérifier.

Je tombe rapidement sur ce qui finit par briser ce cercle. Un chemin. Un chemin assez étroit, il ne laisserait passer que deux personnes côte à côte, et pavé. Des pavés comme ceux qui font les routes bien souvent autour des cathédrales lorsqu’on les a laissés tel quels. Je n’en vois pas le bout, évidemment je ne vois pas très loin… Je suis d’avis qu’il s’enfonce dans le bois. Il n’y a aucune indication, rien. Juste le chemin. J’hésite. Non, c’est stupide d’hésiter, si je ne le prends pas qu’est ce que je vais faire ? Reste dans cet endroit jusqu’à mourir de faim ? Je finirai par l’emprunter de toutes façon alors autant ne pas attendre. J’ai peur de ce que je vais découvrir à l’autre bout mais je ne peux pas rester sans l’ignorer.