15.04.2006
Episode 01
Je balance plus que je ne pose mon sac là où vont bientôt le rejoindre mes pieds, en quatrième vitesse m’affale dans le fauteuil et claque la portière. Je souffle. Zeeeeen. Je regarde ma conductrice. A place d’un bonjour j’entends un « Ceinture ! » Je m’exécute. Elle sourit, rie légèrement puis démarre après avoir vérifié dans le rétro qu’aucune voiture n’arrive en sens inverse.
« Panne de réveil ? »
Je continue à fixer la route qui défile sur le pare-brise, les sourcils légèrement froncés par scepticisme en voyant le nombre de moustiques, moucherons et autre insectes volants suicidaire qui viennent finir leur déjà courte vie sur le carreau pour être balayé d’un coup d’essuie glace. Je regarde la jeune femme à nouveau.
« Pourquoi tu fais marcher tes essuies glace, il ne pleut pas… »
C’est la première fois de la matinée que j’entends ma voix, elle me paraît un peu étouffée, comme timide, comme anxieuse à ma place…
« Il y avait un truc, une saleté qui me gênait… »
« D’accord... Non, mon réveil a fonctionné… »
« Alors les dix minutes où j’ai attendu en bas de chez toi c’était pour ? »
« Je n’avais pas envie d’être aujourd’hui… J’avais envie de retarder les choses et finalement c’est moi que j’ai retardé… Au final dix minutes de retard seulement, je m’en suis bien sortie… »
J’ouvre légèrement la fenêtre pour avoir de l’air sur mon visage. Sarah continue la discussion :
« Anxieuse ? »
Je n’arrête pas de me poser à moi aussi la question.
« En fait je crois que c’est étrange, je suis stressée parce que je sais que je dois être stressée mais que je ne le suis pas. »
« Tu ne stresses pas pour tes résultats mais juste parce que ton attitude n’est pas celle que tu crois devoir avoir, c’est ça ? »
« Ouais, c’était peu être mieux résumé que moi… »
« Si tu ne l’as pas ? »
De deux coup de talons habiles j’enlève mes chaussures trop desserrées et pose mes pieds juste au dessus de la boite à gant.
« Nous avons déjà eu cette discussion… Je ne l’aurai pas d’ailleurs, je le sens… »
Elle lâche le volant pour poser une main réconfortante sur mon épaule. Ça ne dure que quelques secondes car bientôt le volant réclame son retour. Elle ne comprend pas, je tente d’expliquer :
« Ce n’est pas dramatique… »
« Tu avoues enfin que ce n’est pas ton truc… »
« Ce n’est pas mon truc, mais c’est ça ou rien. Mais le problème n’est pas là. Ce n’est pas dramatique que je ne l’ai pas parce que je suis au courant par avance de mon échec. »
« Tu te prends pour une médium ? »
« Non, mais ce matin je me suis réveillée avec un énorme filet de bave sur la joue. Aucune bonne journée ne peut commencer avec un filet de bave sur ta joue quand tu te réveilles ! »
Sarah lâche un éclat de rire. « Ambre, je sais, je me répète, mais je ne comprends vraiment pas ce que tu fais dans une fac de droit ! C’est tellement… peu toi ! »
Cette discussion là aussi nous l’avons déjà eu. Je ne réponds rien. J’observe à travers la vitre les contours de la faculté qui se font de plus en plus distincts. J’essaie de me figurer que ça ne me touche pas, que c’est juste parce que je ne suis pas encore réveillée que je suis dans cet état mais un peu de réalisme et je me rends compte que j’ai foiré ma première année de fac parce que je n’ai pas bossé et que j’étudie une matière que je hais. Peut être qu’elle devine mes pensées, peut être que ce n’est qu’un hasard mais Sarah tente de positiver les choses :
« Tu dis ça mais si ça se trouve tu l’as réussie ton année ! »
Ouais c’est vrai après tout pourquoi pas ? Un gros coup de chance, je serai la miraculé du droit, titre qui malgré la nomination miraculée ne m’enchante guère. Je prends subitement conscience que année réussie ou pas il n’y aura ni joie ni désespoir qui me traverseront. Et pourtant ça a de l’importance, parce que je ne peux pas ne rien faire, parce qu’il faut que je fasse un métier et que je n’ai pas envie de passer au plein temps au fast-food avec comme optique d’avenir de rester la meilleure vendeuse de l’année pendant plus de trente ans… Ou de devenir la meilleure vendeuse du mois déjà, ça serait un progret…
« Voilà, nous sommes arrivées ! »
Tiens, oui, déjà sur le parking… J’ouvre la portière, attrape mon sac au passage et sors du véhicule en m’étirant. Deux petites sonneries indiquent que les portes sont verrouillées. Je crie « Mes chaussures ! », la conductrice râle en rouvrant les portières et en me demande comment j’ai fait pour ne pas m’apercevoir avant que je ne les avais pas... J’hausse les épaules et nous voilà parties à travers tous ces couloirs familiers à la recherche de mon nom sur un bout de papier accroché au mur. Bien trop vite voilà le mur en question, bien trop vite voilà mon nom et bien trop vite encore s’enchaînent mes notes. Sarah me pousse du coude :
« Tu veux mon portable pour la calculatrice ? »
Je la regarde avec un petit sourire et m’éloigne dans le couloir en lui disant que ce n’est pas la peine. Je pousse une mèche de cheveux qui me gène, forcée à cause de mon bonnet à rester en permanence devant mes yeux. Sarah hurle sa question dans le couloir, insensibles aux regards des autres élèves qui viennent eux aussi pour leurs résultats.
« Tu l’as eu ? »
Je souris à nouveau, elle n’a certainement même pas osée regarder le tableau, mais elle va vite le faire et s’apercevoir qu’il n’y a pas besoin de calculatrice pour savoir si j’ai la moyenne lorsque mes notes dans toutes les matières sont en dessous de huit…
J’ai le pas qui traîne déjà moins, au moins c’est une chose de faite, j’en avais marre de toute cette histoire qu’on faisait autour de ces résultats… Je peux enfin laisser ma pensée se tourner vers autre chose. Je reconnais le bruit des chaussures de Sarah derrière moi qui se rapproche d’une façon précipitée. Immédiatement à ma hauteur elle me demande si ça va, bien plus paniquée que moi. Quand je lui réponds oui elle veut absolument me faire dire le contraire. Ça m’amuse et je finis par rire en plein milieu du couloir alors qu’elle me regarde avec des yeux exorbités, en me prenant pour une folle…
« Tu es au courant que tu as foirée ton année ? »
Je lève les yeux au ciel, faisant mine de réfléchir.
« Ouep ! »
Elle me fixe, les sourcils froncés, pendant quelques secondes puis a comme un soubresaut.
« D’accord ! On va se boire une bière alors ? »
Les lèvre s’étirent mais je secoue la tête de droite à gauche.
« Pas dès le matin, mais si tu veux m’offrir un chocolat… »
« Tu m’énerves avec tes chocolats, tu ne peux pas boire du café comme tout le monde ? »
Je fais une grimace en guise de réponse.
« C’est assez explicite... Ce sera chocolat alors ! »
C’est lorsque nous entrons dans sa voiture qu’elle commence à me questionner quand même.
« Tu vas faire quoi ? Je ne parle pas de l’année prochaine, mais là maintenant, tu comptes faire quoi ? Dire quoi à tes parents et tout ce genre de trucs ? »
« Ça ne change rien. J’aurai réussie mon année je n’aurai pas su plus ce que j’allais faire… »
« Ambre, il faut que tu changes de spécialité, je ne sais pas moi, prends un truc qui pourrai te plaire, philo, lettre, anglais, arts plastiques, n’importe quoi, mais arrête le droit. Et écoute moi pour une fois. »
Je tourne mon visage contre la vitre, je l’écoute mais je n’ai pas de réponse à lui donner. Il n’y a rien qui me plaise véritablement. Comme je les envie les gens qui ont des passions, qui se dévouent corps et âme dedans, qui en parlent comme si ils allaient mourir si on leur enlevait leur sport préféré, ou même dans une optique plus débile, leur télévision… Je ne sais pas réellement qui je suis et il y a trop de direction où me chercher, j’ai préféré abandonné direct !
« Ça te ferai aussi du bien de rencontrer quelqu’un… »
Je me redresse.
« Je passe, sujet suivant ! »
Elle soupire, très fort pour que je l’entende et que je sache que ça m’est adressé.
« Sarah, en fait ramène moi chez moi, j’ai juste envie de me griller une cigarette et de me plonger dans un bouquin, ne m’en veux pas s’il te plaît… »
« Encore un changement d’humeur ? »
Peut-être bien un changement d’humeur, peut-être aussi qu’elle n’est pas réellement la personne avec qui j’ai envie d’être, trop sérieuse, j’ai envie de débiter des conneries à la seconde, mais les dernières personnes qui savaient exactement comment faire ça et entrer dans le même état d’esprit que moi, je les ai vu pour la dernière fois au lycée…
« On va dire ça… »
« Okay, je te ramène, mais si jamais t’as envie de sortir, appelle moi, je finirai par te forcer à le boire ce café ! »
Je souris, plus par politesse, oui en fait, changement d’humeur, c’est exactement ça. Soudain j’ai l’impression que là, alors que tout allait bien tout à l’heure, je ne suis plus là où je suis sensée être, là où je me sentirai le mieux, c’est tout le contraire.
Elle me dépose devant ma porte, je lui fais signe de la main et la voiture s’éloigne. Je ne suis pas plus avancée, je ne sais pas ce que je vais faire, mais je suis maîtresse de la situation. Je prends mes clefs, ouvre la porte, monte le plus lentement possible les trois étages, la main posée sur la rambarde en bois. Je me concentre sur cette sensation, cette matière qui glisse sur ma peau, qui la caresse. Je pousse un petit cri : une écharde… Je m’assois en plein milieu de l’escalier, entre mon étage et celui du dessous. Il n’y a pas assez de lumière mais je tente de retirer le petit morceau de bois en pinçant ma peau. Ça me fait mal mais il finit par sortir et je reprends mon chemin en insultant la rambarde. Je m’arrête devant ma porte, lève la main par automatisme et frappe trois coups. Délire avec un pote qui s’est transformé en habitude et qui m’a fait passer pour une folle auprès de mes voisins, étonnés de toujours me voir frapper à la porte de mon propre appart’ avant d’y entrer alors que je vis seule. Je m’apprête donc à enfoncer ma clef dans la serrure, me demandant en même temps si finalement je ne vais pas me faire un chocolat chaud toute seule…
« Entrez ! »
Les clefs s’échappent de la main et je ne fais aucun mouvement pour les empêcher de tomber sur le sol. Mes yeux fixent la porte comme si elle allait me sauter dessus. Une question semble avoir prit possession de toute ma tête : « Qui est chez moi ? »
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