27.12.2006

Episode 10

Ah ! Voilà, je me suis encore cogné le coude, mais elle m’en veut vraiment cette table ! Je pousse un gros soupir de ras le bol et continue la tête qui va avec.

« Tu veux peut-être que je t’apprenne le mot stop ? »

Je lève ma tête de blasée et lui fais le coup du regard qui tue. Si c’est de l’humour ce n’est pas drôle ! Oh bien sur c’est amusant d’apprendre une nouvelle langue, c’est amusant quand on le fait une heure, deux peut-être, toute la journée je n’en peux plus !

Ils ont quand même bien simplifié l’écriture, pas de conjugaison pour les verbes, un simple mot indique la négation… Ne pouvant m’empêcher de prononcer dans ma tête ce que je vais écrire sur le papier après, j’ai l’impression d’être la réincarnation de Tarzan. Je non savoir. Je non comprendre… et des tonnes de phrases utiles du genre, il y a mieux pour l’estime de soi, j’ai le sentiment que mon quotient intellectuel a baissé d’une centaine de point durant cette journée !

Il griffonne un énième signe sur le papier et me le tend avec un sourire.

« Voilà, ça veut dire stop ! »

Je prends le papier à mon tour et l’instrument d’écriture que je ne peux pas appeler un stylo malgré toute la bonne volonté du monde.

« Je vouloir stop. »

Il rie et me prend affectueusement par l’épaule

« Ca je m’en étais rendu compte ! De toute manière nous allons arrêter là, tu as l’air d’avoir une bonne mémoire mais je crains que t’en donner plus aujourd’hui cela t’embrouillera plutôt que t’aider ! »

Il jette un coup d’œil vers la fenêtre. La nuit est tombée depuis quelque temps. Je me laisse aller imaginairement un instant dans cette petite partie du ciel que l’on admire d’ici. Il y a tellement d’étoiles, ou peut-être qu’il n’y en a pas plus que chez moi, seulement ici on les voit parfaitement bien. Une chose est encore plus étrange et m’interpelle d’avantage : cette présence de non pas une lune mais deux. Elles forment un couple irrationnel mais qui reste pourtant toujours collées l’une à l’autre. L’une petite et bleue, toujours un poil devant l’autre, mène cette danse sensuelle. L’autre est aussi grosse que mon poing lorsque je le tends devant moi, elle semble en pleine combustion, remplies de couleur chaude, elle est comme en fusion, comme prête à exploser ! Je reste encore une dizaine de seconde assise là à les contempler, fascinée sans trop savoir pourquoi. J’attrape le papier, déjà griffonné de toute part de symboles nouveaux, trouve un coin vide et marque « je aime » et je pointe mon doigt vers les lunes.

Il lève la tête vers la fenêtre et m’indique comment marquer lune.

« Lune. Voilà, comme ça…  C’est vrai qu’elles sont fascinantes, et elles ont une jolie histoire, tu veux que je te la raconte le temps  qu’Heledd arrive ? »

Je hoche la tête, contente de faire une pause.

« Bien, d’après la légende les lunes n’ont pas toujours été deux, il n’y en avait même aucune il y a fort longtemps.

Il y avait quelque part sur le continent une femme qui s’appelait Rülia. Elle était la plus belle femme qu’on ait jamais vue, elle avait aussi un caractère parfait, mais il y a toujours dans toute histoire quelque chose qui ne va pas, c’est encore le cas ici ! Rülia était trop parfaite pour Haya, c’était pourtant là qu’était sa place visiblement ! Elle n’aspirait qu’à l’amour mais personne n’était assez bien pour elle. Quand je dis ça ce n’est pas ce qu’elle pensait, elle qui voulait tant être comme tout le monde, seulement la différence était trop grande avec les autres hommes. Elle était condamnée à passer sa vie seule, sans personne à ses côtés, rejetée par les autres qui ne se sentaient pas à sa hauteur.

Rülia trouva alors un stratagème. A cette époque la nuit n’était éclairée d’aucune lumière, les ténèbres étaient on ne peut plus profondes. Elle sortait à ce moment là, anonyme sous le couvert de la nuit et se faisait passer pour une autre, s’inventait une personnalité bien moins attachante et paradoxalement, elle se fit ainsi aimer par les autres. Mais cela n’arrangea rien, au contraire, car ce n’était pas elle qu’ils aimaient et le savoir la rendait malheureuse, la plus malheureuse des créatures qui foulaient le sol de haya.

La nature, généreuse comme à son habitude entra en scène à ce moment là, alors qu’une nuit, n’en pouvant plus Rülia était en train de pleurer près d’un lac. Elle expliqua à la jeune femme qu’en cette heure, personne n’était un amour possible pour elle sur Haya, que cet amour viendrait bien plus tard mais qu’elle allait devoir être patiente et immortelle pour le recevoir ! Il ne plaît pas à la nature que ses plus belles créations se cachent et veuillent être autres, il ne lui plaisait pas non plus que les hommes ne pouvant se reconnaître la nuit tombée en profitent pour tout genre d’excès. Alors elle proposa cette immortalité qui manquait à Rülia si cette dernière acceptait d’être la lumière qui inonderait Haya la nuit. Ce fut vite accepté bien entendu et Rülia se transforma en une magnifique lune bleue qui tous les soirs distribuait sur Haya une faible lumière obligeant les hommes à se contrôler.

Elle attendit seule dans le ciel pendant des siècles, patiente, jusqu’au jour où une seconde lune apparut à ses côtés. On ne sait comment l’autre est arrivée là, cela s’est fait du jour au lendemain, sans crier gare. Qui est cet amant que Rülia a enfin trouvé ? On l’appelle Ethress mais on ignore tout de lui, seulement qu’il est enfin l’amour que la jeune femme attendait tant.

Ce qui est amusant c’est qu’à cette période les deux lunes sont pleines mais en réalité si Rülia reste toujours dans cet état, Ethress forme le plus souvent un croissant. L’autre lune étant toujours juste devant elle, cela donne l’impression que chaque pointe du croissant est un bras d’Ethress qui vient entourer délicatement Rûlia. »

Tout en continuant à fixer les deux amants, je me demande si cela est vrai, sur Terre je n’aurais jamais cru cela possible, j’aurai sans le moindre doute rangé ça dans la case légende, c'est-à-dire une jolie histoire inventée de toute pièce. Mais ici tout est tellement plus spectaculaire ! Est-ce que sur Haya la nature a réellement le pouvoir de transformer quelqu’un en lune ? Je me découvre soudain un côté crédule que je ne devais plus avoir exploité depuis mes quatre ans. Je me sens un peu idiote mais finalement pas tant que ça…

Trois coups bref sur la porte me sortent de ma rêverie et de mes interrogations. Après une banale invitation à rentrer, Heledd apparaît dans l’embrasure de la porte. Pendant une bref seconde j’ai l’impression que le temps s’est arrêté ou qu’il a ralenti comme dans ces films américains, au moment où la belle blonde caricaturée à mort entre dans la pièce sous les yeux du héro fasciné… Visiblement ce genre de ralenti est possible dans la réalité car dans une simple inspiration d’air j’ai eu le temps de détailler son visage une nouvelle fois avec soin, de m’émerveiller sur son expression au moment précis où elle a regardé à l’intérieur du petit bâtiment. Où elle m’a regardé moi. Une expression légèrement curieuse, légèrement sérieuse et amusée. Bien entendu ravissement complet devant le sourire qu’elle a finit par afficher. Je ferme les yeux. Le petit nuage sur lequel j’étais s’envole au loin. Ce truc est épuisant, c’est physiquement crevant d’être amoureuse à tout bout de champs, je n’aurai jamais pensé que ça demandait autant d’effort ! Et encore là je n’ai vu qu’un faible échantillon de la population locale !

Soudain je prends peur. J’arrive a tomber amoureuse de vieillards comme le grand père d’Heledd ce qui fait de moi une probable gérontophile et je prends conscience que je risque d’avoir le même sentiment avec les enfants. Gérontophile et pédophile… Ce monde ne me fait pas vraiment devenir meilleure. Si c’est pour ça j’aurai peut-être mieux fait de rester là où je n’étais pas à ma place…

« Alors tout c’est bien passé ? C’était intéressant ? »

J’ouvre les yeux devant l’évidence qu’elle s’adresse à moi. Jouons le singe savant ça lui fera plaisir…. Je fais glisser l’instrument d’écriture sur le papier pour dessiner un oui encore un peu maladroit. La réponse vaut le coup cela dit, pour un sourire pareil j’aurai été prête à marcher sur les mains sur un tapis de braise ! Ferme les yeux…

« Bien Kheda nous allons te laisser, il faut que je l’emmène devant le conseil… »

Il se contente de hocher la tête puis ajoute :

« Bien, à dans deux jours alors ! Ambre tu as ce qu’il faut là où tu vis pour t’entraîner dans l’exercice de l’écriture, je compte sur toi ! »

Et pour m’aider dans mes « devoirs » il me glisse toutes les feuilles que nous avons remplies de caractères nouveaux dans les mains ! J’applaudie l’organisation, sur Gaya il aurait été aussi paumé que moi à la fac ce gars !

Nous nous disons tous au revoir, enfin moi bien entendu je ne dis rien, avec un simple mot, ici pas de bise. Je retiens : pas de bise pour se dire au revoir, seulement pour dire bonjour ! J’aimerai…

J’ouvre la bouche, surprise moi-même par mon idée, les deux autres me regardent étonnés. Je reste bloquée évidemment puisque je ne peux formuler ma question, puis je me rends soudain compte qu’il n’y a pas à la poser en réalité…   Je fais signe d’oublier.

Rien ne m’empêche de tout marquer dans ma langue ! Pourquoi ne pas simplement prendre des notes plutôt que de tout mettre dans un coin de ma tête ! Créer un journal pourrait m’aider ! J’ai eu soudain l’envie de demander une feuille et de quoi écrire et puis j’ai réalisé qu’à peine deux secondes plus tôt il m’avait dit qu’il y avait de quoi écrire chez Heledd…

Je fais signe d’adieu avec la main ils me regardent en fronçant légèrement les sourcils mais ne disent rien. Oui, chez moi on dit au revoir en agitant la main devant sa figure d’une façon totalement ridicule… C’est fou comme mes habitudes peuvent être remises en question…

Nous quittons maintenant l’atelier d’écriture. Heledd s’arrête une fois dehors et regarde autour d’elle. Son regard se pose sur un coin tranquille en dessous d’une maison arbre. Elle me prie de m’y installer avec elle.

« Bien, maintenant nous allons nous rendre au conseil, je vais t’expliquer un peu la chose avant, grand père voulait le faire à ma place mais il est occupé… Je préfère autant que nous nous installions ici car c’est assez complexe alors je ne sais pas combien de temps je vais mettre pour tout te dire…

Dans chaque village il y a ce qu’on appelle un conseil. Pour qu’une personne rentre dans le conseil il faut que tous les habitants du village soit d’accord à l’unanimité, enfin tous les habitants ça n’inclut pas les enfants, on peut donner son avis à partir du moment où on commence un apprentissage. Quand on est membre du conseil c’est à vie, enfin sauf dans le cas où tous les habitants du village demande l’annulation de la fonction… Ainsi le nombre de personne qui compose un conseil dépend du village, parfois il n’y en a qu’une, à l’inverse je crois qu’il existe un village sans conseil car tous les habitants en font partie mais cela n’est possible qu’avec de très petits villages bien entendu… Ici à Ghierstel, c’est le nom de notre village, nous avons cent trente-deux habitants, sans te compter, et le conseil compte vingt-six membres.

A quoi sert le conseil ? A prendre toutes les décisions qui concernent le village où à résoudre les conflits qu’il y a à l’intérieur du village. Il représente aussi le village à l’extérieur de celui-ci.

Ensuite eh bien toutes les décisions que prennent le conseil doivent être prise à l’unanimité. Ce qui fait que bien souvent quand il règle un problème entre deux personnes et qu’il juge que ce n’est pas urgent, le temps que tout le monde se mette d’accord sur un jugement, le problème s’est résolu de lui-même… Dans les autres cas, quand la solution où la question doit être rapide on fait appel à un consinseil c’est un genre de conseil à l’intérieur du conseil, comme ça moins il y a de gens qui doivent être d’accord plus la décision est rapide à prendre. Il y a plusieurs consinseils, de plus en plus limités en nombre de personnes qui le composent. Ces membres là sont bien entendu choisit à l’unanimité par le conseil lui-même. Quand une décision doit être prise on la confit au conseil ou à un consinseil selon l’urgence. »

J’essaie d’imaginer la chose en schématisant tout ça dans ma tête, ce système est assez intéressant mais il soulève plusieurs d’interrogations quand à sa réalisation. Elle l’explique d’une façon idéale mais confrontée à des problèmes réels et urgents, quelle chance a cette méthode de fonctionner ? Je ne suis pas persuadée de l’efficacité d’un système qui fonctionne sur le mode de l’unanimité… Ou alors chaque village vit réellement replié sur soit… C’est… je ne sais pas… perturbant. Très intéressant cela dit et cette réflexion m’étonne moi-même quand on sait à quel point je m’intéresse à la politique de manière générale. Avant c’était à peine si je connaissais le nom de notre premier ministre. Dans une fac de droit cela me valait d’être prise pour une pestiférée mais ce n’était pas plus mal lorsque l’on voyait la tête de ma promo…

« Donc ce soir on te présente au conseil pour qu’il se prononce sur ta personne… »

Il va falloir être sage et présentable en gros… Difficile quand on ne connaît pas les coutumes d’un pays… Si je fais une bourde on me coupe la tête ? J’ai soudain l’image de la grosse reine d’Alice au pays des merveilles qui se colle devant mes yeux. Pas très rassurant… Ce dessin animé me perturbait déjà énormément étant petite, il continue visiblement encore maintenant…

Non, non, je suis confiante, ce monde est génial, tout ira pour le mieux ! Je me lève, affichant un grand sourire et tend la main à Heledd pour l’aider à se relever à son tour. Mais plutôt que de prendre ma main comme l’aurait fait n’importe qui, elle se contente de la regarder puis lève les yeux vers moi et une boule se forme dans mon estomac en voyant un brin de panique dans ses yeux.

« Ambre tu ne réalises pas. C’est vingt six personnes que tu vas voir là. Je sais que d’en regarder rien qu’une c’est déjà dur pour toi… Tu te souviens quand tu t’es réveillée et que tu nous a vu grand père et moi en même temps ? Tu as eu un malaise, je ne suis pas rassurée… Vingt six personnes en même temps, j’ai peur que tu ne supportes pas… »

Oh ! C’est adorable, elle s’en fait pour moi ! L’envie de la prendre dans mes bras déjà assez présente en temps normal fait une poussée en avant phénoménale. Je mets en place mon seul et unique bouclier contre mes émotions et ferme les yeux.

De tout ce que j’ai apprit à écrire aujourd’hui rien ne me semble utile ! Je ne peux que la rassurer avec un sourire prolongé, un peu ressemblant à ceux que l’on tient pendant des secondes interminables lorsqu’un membre de la famille veut nous prendre en photo. Différence près que je le tiens avec un peu plus de bonne volonté… Mais je l’avoue le sourire est un peu forcé quand même, je me sens légèrement gênée qu’elle soit au courant de mon trouble, qu’elle le remarque, j’aimerai tellement que cela passe inaperçu… Mais puisque je suis obligée de fermer les yeux à tout bout de champs et que ce n’est aps ce qu’il y a de plus discret je comprends bien…

« Bien… Alors allons-y, on va tout de même passer derrière le village, tout le monde est dehors à cette heure-ci, on ne va quand même pas te mettre trop à l’épreuve… »

Ca me va…

Cette fois-ci elle accepte l’aide tendu par ma main et je l’aide à se relever. Nous passons derrière la maison de Kheda et bien que j’entende de multiple voix, l’obscurité au niveau du sol est suffisante pour que je ne vois personne. J’évite soigneusement de lever la tête vers les habitations.

Nous arrivons à un mur.

« Il cerne tout le village et la foret dans laquelle tu es arrivée… »

Je n’ai rien demandé mais ravie de le savoir…

Nous marchons quelques minutes, une dizaine peut-être avant d’arriver à destination. A première vue rien de bien anormal, ça aurait été sur Terre ça aurait tout de suite été un bâtiment bien impressionnant, il suffit de voir l’allure de toute les mairie à côté des maisons qui les entourent pour s’en persuader…  Il ne s’agit même pas d’une maison sublime comme toutes celles que nous avons croisées avec leur escalier de pierre et leurs sculptures impressionnantes. Non,  c’est simplement l’une de ces petites huttes en bois, ces bâtiments de fonction au sol qui n’ont pas vraiment de charme en comparaison…

« Prête ? »

Pas du tout mais je réponds oui et devinant certainement que j’hésite elle ouvre la porte à la volée comme pour ne pas me laisser le temps de changer d’avis. Le bruit que l’on entendait de l’extérieur, semblable au brouhaha d’un amphithéâtre pour un cours qui n’a rien d’intéressant et où tous les élèves en profitent pour se raconter leur week-end, est soudain amplifié. Je jette un regard depuis où je suis et devinant ce qu’il va se passer bien avant d’avoir réellement regardé, je presse mon avant bras sur mes yeux dans un petit cris.

« Je ne peux… pas… Je… »

Même ma voix est coupée… Ca commence à sérieusement me gonfler ce truc... Le silence s’est fait à l’intérieur du bâtiment, ma pensée passe du tout au tout, je préfère maintenant ne rien voir, cela m’évite de croiser tous ces regards qui doivent se poser sur ma personne. Une vois s’élève, forte, grave, qui résonne à l’intérieur de ma poitrine.

« Qu’est ce qu’il se passe là dehors ? »

Heledd s’éloigne de moi, j’entends ses pas sur le sol, elle rentre dans le bâtiment, j’hésite puis finalement ne bouge pas. 

« Veuillez nous excuser. En fait Ambre ne peut supporter de vous regarder pour le moment… »

« Pardon ? »

« Eh bien, elle n’a jamais vu des membres de son espèce réelle donc elle tombe sous le charme physique de n’importe lequel d’entre nous. Si elle n’a qu’une personne sous les yeux elle peut y résister mais plus il y en a plus elle tombe dans une sorte de délire amoureux qui peut-être dangereux pour elle… »

« Elle ne peut donc pas assister au conseil ? Ni même simplement vivre entourée si j’ai bien comprit… »

Oh ce n’est pas bon, pas bon du tout… La voix de Heledd est chancelante, elle hésite mais me défend.

« Si, si bien sur, mais elle doit prendre son temps pour s’habituer à ce monde, il suffit qu’elle se cache les yeux pour le moment ! »

« Alors va lui chercher un bandeau pour que nous ne perdions pas notre temps ! »

« J’y vais… »

Les pas se dirigent à nouveau vers moi avec un pas pressé, elle me souffle à l’oreille qu’elle revient rapidement puis se sauve bien vite. Me voilà seule, je flippe…

« Ambre, c’est bien ton nom ? Approche toi, entre s’il te plaît ! »

Ce n’est pas la même voix que tout à l’heure, plus jeune je dirai…  Je me prépare à faire un pas en avant, tends mon bras libre devant moi, tente de deviner où est ce fichu bout de porte que ne trouvent pas mes doigts… Merde je vais me casser la gueule devant tout le monde c’est sur. Et le bruit de voix reprend, j’imagine la discussion, on ne pouvait rêver mieux pour faire bonne impression !

Quelqu’un vient vers moi, bientôt on me prend le bras et me guide enfin, un contact sûr, pas brusque mais disons décidé du moins. Mais la personne se tait, une fois qu’elle m’a immobilisé, vu les voix alentour je dirai vers le milieu de la pièce, je murmure un merci et le contact se brise, les pas s’éloignent sans un mot. Je ne suis pas du tout à l’aise, pas du tout ! De tout côté il y a des voix, je ne distingue aucune paroles précises parmi toutes mais j’y reconnais des accents amicaux et d’autres moins… Situation très intimidante et avoir les yeux masqués augmente le malaise d’un cran…

Une personne se décide enfin à parler, c’est une voix de femme un peu tremblante, une voix sur laquelle l’âge a eu de l’effet.

« Comment t’appelles-tu ? »

Je me racle la gorge pour éviter de parler comme un garçon en train de muer sous le coup de l’émotion… Me revoilà en train de comparer la situation à celle des cours. Examens oraux, je déteste ça…

« Ambre. »

Je ne vois, je ne parle pas, cela à au moins l’avantage de pouvoir faire court. Manque plus que je ne puisse pas entendre et je serai la représentation à moi seule de ces trois singes qui se cache mutuellement les yeux, les oreilles et la bouche. D’ailleurs maintenant que je suis ici je ne pourrai jamais plus savoir ce qu’ils représentaient vraiment…

« Quel âge as-tu ? »

Les masques à oxygène qui tombent devant vous lorsque vous êtes assis sur un siège d’avion doivent produire le même effet de panique que le fait de s’apercevoir qu’ils attendent une réponse que je ne peux même pas formuler… Cela me glace littéralement…

« Quand j’avais sept ans je me suis enfoncée un bonbon dans le nez… »

Oui c’est idiot et alors ? Si ça peut me détendre après tout… Et puis en général cet épisode spécial de mon enfance fait pas mal rire, le souvenir de ces fois là où les gens ont souri en face de moi me vient à l’esprit quand je pense à la tête des gens autour de moi maintenant et cela aide… Oui, définitivement le coup de pouce est nécessaire à l’écoute de tous ces murmures interrogateurs…

Bruit de porte et pas pressés qui tapent sur le sol. Heledd ? Une main sur mon épaule. Oui, Heledd, ouf ! Elle m’attrape la main et me tend un morceau de tissus plutôt long. Je m’acharne a essayer de faire un nœud avec derrière ma tête comme pour un jeu de colin-maillard ou autre chose… mais l’autre idée est bien plus perverse ce n’est pas vraiment le moment…

« Je répète, Ambre, quel âge as-tu ? »

Je délègue mon rôle à Heledd pour le jeu de question qui s’engage mais avec une boule dans l’estomac. Je ne les sens pas très hostiles mais il est étrange de laisser à d’autre le soin de parler pour vous…

« Elle ne parle pas la langue universelle… Cela n’existe pas dans son ancien monde… »

Annoncer à une foule de ménagère high-tech que la femme en face d’eux n’a pas de four aurait pu avoir sensiblement le même effet. Choc. Ne pas pouvoir parler le langage universel ne dois même pas être envisageable pour eux…

« Nous ne pouvons donc lui poser aucune question ? »

« Non… Ou alors elle peut répondre par oui ou par non… En réalité elle a commencé aujourd’hui un apprentissage d’écriture chez Kheda pour communiquer… Mais on espère qu’elle va s’habituer avec le temps et qu’elle va finir par le parler tout seul… »

« Mais cela n’est pas sur… »

On ne laisse pas à Heledd le temps d’intervenir ensuite… Des voix prennent la parole chacune leur tour. Le fait qu’ils ne se coupent jamais m’intrigue, j’aimerai voir quelque secondes, juste pour savoir quel système leur permet d’être aussi organisés et civilisés…

« Khedda ne devrait-il pas plutôt étudier les textes pour savoir comment nous devons nous occuper de cette jeune femme ? Cela fait des siècles que le passeur n’a ramené personne ici, nous n’avons aucune idée de la façon d’honorer la responsabilité qui a été donnée au village à son origine : nous occuper des gens que le passeur apporte… »

« La légende a toujours parlé de bébé, d’enfants tout au plus, nous avons ici une adulte… Elle a peut-être trop changé auparavant, il n’y a peut-être plus de retour en arrière, elle restera muette et aveugle… »

« Khedda connaît tous les textes par cœur, d’après lui tous ceux qui concernent le passeur ont soit disparus soit n’ont jamais existé… »

« Mais cette fille prouve bien que la légende est vraie ! On ne peut pas inventer une telle couleur de peau, un tel visage… »

Là j’avoue à côté de tous les habitants de Haya je dois faire figure de primate cabossée et décolorée…

« Si elle ne peux ni parler ni regarder quelqu’un en face, comment pourra-t-elle apporter une quelconque utilité au sein du village ? »

« Si elle arrive à communiquer ne serait-ce que par écrit alors elle pourra peut-être - nous n’avons pas affaire à une enfant - nous apporter des connaissances de son monde… »

« Mellohim et sa petite-fille sont-ils les personnes les plus appropriée pour s’occuper d’elle ? »

« Nous n’avons pas à faire à un sujet d’expérience mais à une nouvelle venue sous notre responsabilité. L’accueillir et l’habituer à Haya, voilà notre rôle… »

« Conseil, chez conseil, s’il vous plaît ! »

Le silence est total, les petits murmures prononcés en douce stoppent dans les secondes qui suivent, c’est seulement à ce moment là d’ailleurs que je m’aperçois qu’il y en avait, tellement ils étaient discrets malgré tout…

« Nous devrions peut-être nous consulter sans la présence de cette jeune fille… »

Je ne sais pas moi-même si je suis d’accord ou non… Parmi l’assemblée aussi l’avis est mitigé. Après quelques arguments, le fait que certaines décisions à prendre à propos de moi ne me concernent pas seulement mais tout le village, le fait qu’il peut être perturbent pour moi d’être confronté à cette discussion à laquelle je ne peux participer, finissent par convaincre les dernières personnes et ils me demandent de quitter la pièce. Effectivement la décision a été prise à l’unanimité mais les derniers défenseurs de l’autre positions ont semble-t-il changé d’avis pour que ce débat là ne dure pas trop longtemps. Heledd me prend le bras et me guide doucement vers la porte. On lui demande de revenir et de rester là une fois que je serai dehors. On de prie de bien vouloir attendre, on s’excuse pour ça.

Nous passons le pas de la porte avec Heledd et elle m’entraîne un peu plus loin. Elle me rassure d’un « ça va aller, tu es dans un endroit où il y a peu de passage… » avant de m’abandonner seule ici. Le bruit de la porte qui se ferme est le signal pour que j’enlève le bandeau des yeux. Le geste paraît libérateur. Je regarde autour de moi et effectivement je me trouve derrière le bâtiment du Conseil, entre lui et le mur, dans une sorte de petite impasse.

Bien, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire qu’attendre. Je m’assois, le dos contre le mur et me mords les lèvres. Je sais que cette situation va m’obliger à réfléchir, à penser à dix mille choses et je n’en ai aucune envie… Sensation étrange de faire une insomnie, sauf que le but n’est pas de s’endormir. Je repense à ces nuits, allongée dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil et sans pouvoir empêcher mon cerveau de fonctionner à cent à l’heure, souvent pour me faire prendre compte des idioties de mon existence…

Automatiquement je pense à ce que je sais qu’il faut que j’évite de penser. La vie avant, la vie après maintenant… Le passé ? L’oublier totalement si possible ! Mais ça s’avère peu évident. Le futur ? Flou total, en paraît presque intéressant pour cette seule et unique raison…

Arrêter de penser sinon je vais déprimer en même temps que je serai hystérique d’emballement à la pensée de découvrir un nouveau monde.

Fixer mon attention sur un détail…

Je ne sais combien de temps je peux passer à regarder cette plante étrange qui courre le long du mur ou la texture bizarrement trop parfaite de l’herbe verte sous mes fesses. Longtemps certainement et certainement pourtant moins que je l’imagine lorsque Heledd revient à côté de moi. Elle me surprend en réalité et je sursaute à son arrivée. Elle s’accroupit à côté de moi et me sourit.

« Le conseil n’a pas pu être d’accord pour toutes les décisions mais voilà ce qui est sûr pour le moment : tu vas continuer à vivre avec moi et grand père, c’est préférable que tu continues avec le peu de repères que tu t’es déjà créé… Par contre ils ne sont pas tous d’accord pour te considérer comme un membre à part entière du village, comme si tu avais vu le jour ici, mais seulement comme une simple invitée. Ca implique que tu dois forcément être hébergée par quelqu’un, qu’on ne te construira pas d’habitation pour le moment, tu ne pourras pas non plus participer aux élections de membres du conseil et enfin chaque habitant du village peut s’il le veut te refuser les services qu’il met à contribution des membre du village… Mais ce n’est pas important, tu verras… »

Elle hésite à continuer son discours sur autre chose, cela se sent soudainement. Je lève la tête comme pour l’encourager à dire la suite. Elle soupire puis ajoute.

« En fait le véritable problème c’est que tout comme chaque habitant ici a une utilité pour le village, le village a une utilité à Haya. Sauf qu’on ne sait absolument plus comment on est sensé faire ça. Il y a du avoir un genre d’apprentissage avant à l’échelle du village mais les apprentis ou les maîtres que nous étions ont tout oublié et ont plus ou moins du mal à l’admettre… Tu leur fais peur en même temps que tu les fascines… »

« Je leur fais peur moi ? »

C’est comme si elle avait comprit. Elle déglutie fort comme si les mots qu’elle allait prononcer lui remontaient dans la gorge comme un haut-le-cœur des plus désagréables.

« Certains ont émis une hypothèse… Comme nous n’avons aucun texte qui confirme que la légende du passeur est vraie, ils pensent que tu joues peut-être la comédie et que tu n’es pas une étrangère de Gaya. Si tu n’es pas une étrangère de Gaya alors tu dois avoir une sacrée mauvaise raison de te faire passer pour telle car a première vue il n’y a aucun intérêt… »

Commentaires

vraiment bien ce que tu écrit, vraiment!
ça nous plonge vraiment dans un autre univers, c'est admirable de faire passer autant de choses en quelques mots, dés la premièe phrase on chute dans ce nouveau monde.

Ecrit par : petzouill | 06.01.2007

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