19.09.2006

Episode 09

Je passe la porte avec une appréhension énorme. Je suis très curieuse de tout ce que je vais découvrir là dehors. Si la maison était déjà un terrain de découverte impressionnant j’imagine que là je vais être plongée dans une découverte toujours plus grande !

Je crains ma réaction avec les gens. Je crois bien le grand père d’Heledd quand il me dit que je suis capable de sauter sur n’importe qui, que tout le monde peut me donner envie. Quand je les ai aperçu tous les deux la première fois l’émotion a même été si forte que j’en suis tombée dans les pommes ! Là je ne risque pas de voir seulement deux personnes en même temps mais plusieurs dizaines ! Est-ce que je serai capable d’affronter ça ? Je n’en suis pas persuadée mais je suis prête à tenter l’expérience !

Ici aussi il y a un escalier. Mais contrairement à celui qui est de l’autre côté de la maison et qui mène à la source chaude celui là donne vue sur le village. Mes yeux en font le tour plusieurs fois. Le spectacle est impressionnant. Il y a des arbres partout. Dans les arbres il y a des maisons comme celle dans laquelle je me trouve, avec de grands escaliers de pierres qui y mènent. Il y a aussi des maisons qui sont au sol, un peu plus petites. On dirait… je ne sais pas, j’ai l’impression de voir la réalisation d’un conte pour enfant… Certaines maisons sont reliées par des ponts entre les arbres, j’ai une impression merveilleuse qui naît dans mon cœur mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus ! Tout cela est d’une beauté ! Plein de couleurs et de formes, c’est… de l’art, c’est de la magie !

Au sol en plus des plus petits bâtiments il y a des petits chemins de pierre et de nombreux cours d’eau. Il y a aussi beaucoup de fleurs qui jonchent tout ça, pas comme on mettrait des fleurs dans nos villes, à des endroits précis, formant de beaux parterres bien géométriques, non là c’est bien plus aléatoire et c’en est bien plus charmant…

Je regarde Heledd qui me surveillait avec bienveillance.

« Ca te plaît ? »

Je confirme.

Cela dit je suis déçue par une chose. Il n’y a personne. Je me montre, la montre et montre les maisons avec un air interrogateur.

 « Les gens ? »

« Oui ? »

« Eh bien comme je sais que tu as des difficultés lorsque tu vois l’un d’entre nous j’ai pensé qu’il serait mieux de te lever un peu avant les autres afin de t’habituer plus doucement que si je t’avais fait sortir en pleine heure de la journée ! »

Le raisonnement n’est pas faux mais j’aurai aimé rencontrer du monde… Enfin soit ! J’attendrais encore !

Je ne pose jamais de questions puisque je n’en ai pas la possibilité, si c’était le cas je le ferai sans interruption, mais je m’abstiens de els prononcer à voix haute car lire l’incompréhension dans les yeux de Heledd m’agacerait sincèrement. Mais cette fois elle décide par elle-même de répondre à quelques uns de mes questions muettes tendis que nous descendons les marches. Comme « Ou est ce qu’on va là ? »

« Bien, je t’emmène chez celui qui sait écrire pour qu’il te forme sur le travail des mots. D’habitude c’est une vraie formation, c’est un métier, mais tu l’apprendras juste la base. Je dois te prévenir que tu ne pourras quand même pas discuter avec tout le monde tant que tu ne parleras pas. Tout le monde ne sait pas écrire, c’est même plutôt rare mais c’est déjà mieux que rien. Quand tu sauras écrire là tu pourras vraiment choisir la formation que tu veux faire selon ce qui te plaira…

Là je vais te laisser là bas toute la journée, je reviendrai te chercher ce soir et nous irons voir le conseil, je t’expliquerai ça plus en détail à ce moment là.

C’est bon pour toi ? »

« Oui ça va. »

Arrivés en bas nous empruntons un chemin et marchons à peu près une dizaine de minutes certainement même un peu moins. Nous arrivons devant l’une de ces petites maisons à même le sol. Heledd m’explique :

« Les gens vivent dans les maisons tout là haut. Les petits bâtiments en bas sont leurs ateliers de travail. »

Le bâtiment est simple, des rondins de bois en forment les murs, c’est beaucoup moins joli que les maisons au dessus de nos têtes. Il y a une porte et de nombreuses fenêtres mais jusqu’ici toutes celles que nous avons croisées avaient les fenêtres closes, un panneau de bois rabattu dessus. Là je peux en voir l’intérieur. Un homme seul y est, dès qu’il nous voit il vient nous ouvrir la porte et nous invite à rentrer, il ne me quitte pas des yeux, je suis plutôt mal à l’aise…

Ils se disent bonjour en se plaquant front contre front. Leur bise à eux sans doute…

« Voilà Ambre je te la laisse, je reviens ce soir. »

Il plonge son regard sur moi une nouvelle fois, mais s’adresse à elle.

« Je n’aurai jamais cru que la légende était vraie… La couleur de sa peau est vraiment étrange, c’est un être magnifique… »

Je fronce les sourcils.

« Et elle n’est pas sourde, elle ne peut juste pas parler notre langue mais elle la comprend très bien, c’est pour cela que tu dois lui apprendre les mots… Je ne sais pas ce que t’as dit grand père hier, essaie simplement lorsque tu t’adresse à elle de prendre en considération que tout ce qui te semble logique et habituel, toutes les choses que tu as toujours fait et dont tu ne te rends même plus compte, pour elle cela peut-être nouveau et qu’elle a des habitudes elle aussi que toi tu ne connaîtras pas. »

« Je sais très bien tout ça, ton grand père m’a déjà parlé de la conduite à tenir ! »

« Bien, à ce soir alors. »

Elle me lance un denier regard doux et bienveillant.

« A ce soir Ambre… »

La voilà partie et je me retrouve avec cette nouvelle connaissance. Je ne sais s’il a su flatter son ego ou si la raison est vraiment autre comme je voudrais le croire mais je suis étonnée qu’il me trouve « magnifique », car pour moi c’est bien le contraire, à côté d’êtres aussi magnifiques qu’eux je ne me sens vraiment pas gâtée niveau physique…

Il me scrute encore pendant quelques secondes avant de m’adresser enfin la parole.

« Bonjour, moi c’est Kheda ! »

Il vient appuyer son front contre le mien. Je n’ai pas encore l’habitude et j’avance trop fort à sa rencontre. Nos têtes se rencontrent dans un bon choc.

Un peu sonnée mais totalement mystifiée je m’excuse promptement :

« Merde, je suis désolée ! Je n’ai pas fait exprès c’est juste que chez moi on ne fait pas ça comme ça… »

Il me regarde simplement et se met à rire. J’observe le personnage, il semble avoir dans la quarante-cinquantaine, des cheveux bruns ondulés et un bouc sur le menton, un air sympathique, doux mais espiègle. Evidemment magnifique comme tout le monde, évidemment encore une personne que je me retiens d’embrasser.  Il continue de rire et cela a le don de m’énerver, j’ai le sentiment qu’il se moque de moi…

« Eh ne fais pas cette tête ! Vous aviez une bise costaude là d’où tu viens ! Alors tu t’appelles Ambre c’est ça ? »

« Oui. »

« Ca doit vouloir dire oui je suppose… Bien Ambre, on m’a demandé de te former à l’écriture et je dois dire que j’ai hâte de te l’apprendre car tu vas avoir beaucoup de chose à me raconter, je suis très curieux…. »

Je le regarde sans rien dire, je ne vois pas quoi ajouter… Je détourne bientôt le regard, non pas parce que l’attirance devient trop forte et que toute résistance me quitte mais parce qu’il m’intimide à soutenir mon regard si fort. J’ai l’impression qu’il essaie de lire en moi et si il y a bien une chose que je déteste c’est qu’on arrive à faire ça !

« Bon, tout d’abord je suis juste sensé t’apprendre à écrire pour que tu communiques avec les gens de Haya mais on ne sait jamais tu vas peut-être y trouver ta voie, sais-tu ce qu’est vraiment l’écriture ici ? Ce qu’elle implique quand on sait la manier ? »

« Non… »

« Peu de personnes écrivent ou savent lire à Haya, les traditions sont plutôt orales. L’on se transmet de cette manière le savoir de professeur à élève. Mais dans tout village, le conseil a des écrits qui renferment diverses connaissances, que ce soit l’apprentissage d’un métier ou une page de l’histoire de Haya qu’on ne voulait pas voir transformée… La mission pour ceux qui écrivent c’est de faire revenir les connaissances oubliées. De temps à autre on ouvre les écrits des conseils et l’on vérifie que les choses qui y sont inscrites sont bien encore dans les mémoires de tous. Les écrivains et lecteurs ont donc la mission de mémoire de Haya. C’est à eux que revient la responsabilité afin que les erreurs qui ont déjà été commises ne le soient pas à nouveaux. 

Sauf que toi tu ne pourras pas transmettre ce que tu lis ! Mais le fond reste là quand même, écrire ça t’ouvre d’énorme possibilité de connaissance, ça te permettra peut-être de chercher toi-même les réponses aux questions que tu ne peux pas poser. Tu peux apprendre plein de chose par écrit et donc être un peu plus indépendante, pour une muette ce n’est pas du luxe… »

Je n’ajoute rien non plus, tout me paraît assez clair.

« Bon, alors passons aux choses sérieuses ! Nous allons faire de toi une élève en formation ! »

Et le voilà qui se lève et prend quelque chose sur la table. Il me montre l’objet. Ça ressemble à un stylo sauf qu’au bout il y a une pierre polie de couleur bleue.

« Tu sais ce que c’est ? »

Je réponds à la négative d’un mouvement de tête.

« Ca sert à faire ce genre de marque. »

Et pour la deuxième fois aujourd’hui quelqu’un me montre le tatouage qu’il possède au coin de l’œil.

« Voilà, chaque personne qui commence un apprentissage a un tatouage correspondant à ce qu’on lui enseigne. Il a le début du signe au début de l’apprentissage et la fin du signe lorsqu’il devient un maître. Pour l’enseignement de l’écriture c’est ce signe là… Attends… »

Il se penche sur la table et cherche parmi des feuilles de papiers marrons aux bords irréguliers. Il trouve enfin un petit instrument, une sorte de disque qu’il tient entre son pouce et son index replié et finissant par une pointe, ça a encore un peu la forme d’une goutte d’eau. Il prend une feuille et presse entre ces doigts le disque, cela libère une encre noire brillante sur la feuille. Il trace un signe, une sorte de lune avec un point en son cœur.

« Voilà c’est ce signe là ! Il indique aux personnes que tu croises que tu sais lire et écrire et que tu peux leur être utiles dans ce domaine. Je t’apprendrai les autres signes afin que tu saches toi aussi ce que font les personnes que tu rencontreras et en quoi ils peuvent t’aider ! Je vais donc te dessiner la première partie du signe juste là… »

Il touche mon visage un peu plus bas que ma tempe et afin de me montrer quelle partie du signe il trace le croissant de lune sur le papier, c’est donc le point qui indiquera que je suis passé maitre…

Il reprend le stylo étrange à la pierre entre ses doigts et l’approche de mon visage, je m’éloigne rapidement.

« Eh qu’est ce qu’il se passe ? Ne t’inquiètes pas ça ne fait pas mal ! »

Je montre sa peau et je montre ma peau. J’aimerais qu’il comprenne. Nous ne sommes pas pareils, je n’ai aucune envie d’avoir une marque bleue sur le visage alors que j’ai la peau rose ou faire une réaction bizarre à cette façon de tatouer, une allergie ou n’importe quoi. C’est étrange, sur Gaya avoir un tatouage a toujours été quelque chose que j’envisageais peut être pour un jour et maintenant qu’on veut réellement m’en faire un je n’en ai plus aucune envie ! en même temps je ne me serai jamais fait un tatouage sur le visage, encore moins un bleu et surtout pas ce motif !

« Ca n’a jamais fait de mal à personne ici, tu es sensée venir d’ici, ton corps a peut-être un peu changé mais tu viens d’ici à l’origine, non ? Donc ça devrait aller. Et puis ça serait étrange que tu ne le fasses pas, ce sont les traditions du peuple sur tout le continent, tu serais la seule personne non tatouée… »

Je me sens soudain ridicule, c’est vrai, si je veux m’intégrer il faut que je le fasse jusqu’au bout. Je suis là pour un long moment maintenant alors il ne faut pas que je commence à m’exclure toute seule…

Je tends mon visage, un peu peureuse de ce qu’il va se passer. Il le prend délicatement d’une main et de l’autre vient tracer le signe avec le stylo à la pierre. Je hausse les épaules et sers les dents, réflexe pour me préparer avec à la douleur mais celle-ci n’arrive pas. C’est à peine une caresse.

« Voila ! »

Déjà ? J’ouvre les yeux que j’avais fermés malgré moi. Kheda me regarde encore en souriant, un sourire étrange, je ne peux me contrôler et demande ce qu’il se passe. Il comprend mon inquiétude et me montre simplement un miroir sur le mur.

« Regarde toi là dedans… »

Je m’exécute. Surprise : il n’y a aucune marque bleu, le tatouage s’est juste adapté à ma peau, il est simplement un peu plus foncé qu’elle, je dois admettre que c’est joli et que mon reflet dans le miroir sourit sans mon autorisation.

Kheda me sort de ma rêverie :

« Bon maintenant la suite de la préparation ! »

Je me retourne, cette fois totalement confiante. Il a un pot ouvert dans la main, cette fois il l’a vite trouvé dans tout son bazar ! Il y plonge la main et la ressort pleine d’un onguent mystérieux à mes yeux.

« Vient approche ta tête ! »

J’obéis sans poser de question, juste curieuse. Il m’explique ce qu’il compte faire.

« On reconnaît un jeune en période d’apprentissage aussi grâce à sa tête. Tu l’a vu sur heledd, cette crème empêche la pilosité, je vais t’en appliquer sur la crâne… »

Je retire ma tête le plus vite possible et m’éloigne rapidement.

« Ca non plus ça ne fait pas mal ne t’en fait pas ! »

Il s’approche à nouveau mais c’est tout bonnement hors de question ! On ne touche pas à mes cheveux ! Mais il n’est pas bien lui ! Avec ses cheveux longs il devrait me comprendre, il ne se souvient pas combien de temps il a mit pour les faire pousser ? Je fait la moue, entêtée. C’est non.

« Tu sais, ça aussi tout le monde le fait… »

« Hors de question ! »

Je le regarde avec un air méchant afin qu’il n’y ait pas besoin de parole pour me comprendre.

« Bon très bien, on laisse les cheveux, je ne sais pas ce que ça représente pour toi je suis désolée si ça avait une importance capitale de là où tu viens… »

La question est intéressante, vu le temps que passe certain chez le coiffeur je pense que si j’avais su parler je lui aurais effectivement dit que chez moi on ne rigolait pas avec la coupe de cheveux ! Après tout c’est totalement représentatif de la personnalité, je ne suis pas une crâne rasée, même si j’admets sur ça va plus que bien à Heledd…

« Bon, et si on se mettait sérieusement au boulot ? »

Commentaires

j'adore!!!! comme les 2 autres d'ailleurs c'est vraiment captivant et tellement orginal comme histoire bravo.

Ecrit par : ana | 25.10.2006

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