29.08.2006

Episode 06

Non, décidément je ne peux pas attendre là dans ce lit, me rendormir alors que ce qu’il m’arrive est un réveil d’une force phénoménale ! Si j’ai comprit j’ai suffisamment dormi, maintenant je veux tout découvrir ! Si mes yeux se sont habitués à la lumière alors mon corps aussi a du reprendre des forces !

Je me suis agenouillée sur le lit. La chambre seule est un terrain de découverte impressionnant. Elle est remplit d’objets dont certains me sont familiers, ne serait-ce déjà que le lit, et d’autres objets au contraire sont un vrai mystère, comme ce réceptacle rond au dessus du lit sur le mur, remplit d’un liquide vert aux reflets bleutés.

Je suis impressionnée aussi par les matériaux, je suis tellement habituée à voir du plastique me sauter aux yeux à longueur de journée que son absence se fait sentir immédiatement. Je touche le fameux réceptacle, il comme tressé avec de l’osier mais pourtant le liquide ne s’en échappe pas… Je touche alors son contenu, provoquant quelques cercles qui s’agrandissent à sa surface, sous mon doigt. C’est froid et plus gélatineux que liquide finalement, mais chose plus étrange encore cela se met à produire de la lumière. Je reste bouche bée devant cette lampe de chevet qui me laisse sans explication… Puis l’émerveillement fait place à une curiosité encore grandie. Je nage en pleine science fiction, je suis sur une autre planète. Le raisonnement va plus loin : je suis semble-t-il une… extraterrestre ! Sauf que tout ça n’a rien de scientifique, ni soucoupe volante aux commandes de bords remplies de boutons étrange, ni combinaison spatiale argentée qui réfléchie la lumière ! J’ai plutôt l’impression d’être dans un roman de Tolkien ou ce que j’imagine d’un roman de Tolkien car je n’ai jamais pu en lire un entier, ne supportant pas son écriture ! En tout cas me voilà dans un pays aux allures de monde des fées et des légendes plutôt que de planète Mars !

Il y a une plante posée sur une table, peu loin du lit, je m’en approche. Elle n’est pas si originale, je m’attendrait presque à ce qu’elle soit vivante tellement tout ce qui m’entoure a l’air d’être spécial, mais non, ce n’est qu’une vulgaire plante, dans un pot en terre peint. Vulgaire peut-être pas car bien que banale il ne me semble n’en avoir jamais vu de cette forme et de cette couleur, mais cela reste une jolie plante avec une jolie fleur et si l’on m’avait un jour offert une plante exotique venant d’Amazonie j’aurai certainement eu la même réaction en la voyant…

Il n’y a pas que la plante sur la table. Des feuilles de papier, comme usées par le temps, ou peut-être simplement des feuilles qui n’ont jamais eu un format vingt-quatre, trente-deux et qui n’ont jamais été d’un blanc aussi pur qu’on n’en rencontre jamais s’il n’a pas été créé par la main de l’homme, sont entassées là. Elles sont couvertes de caractères que je ne comprends toujours pas. Je voudrais pouvoir les déchiffrer, qu’elles me livrent leur secret, me disent ce que je peux bien faire ici, qu’à travers les lignes apparaissent des mots qui me sont destinés et qui m’aideraient à y voir plus clair… Rien ne se passe bien entendu…

Je fais quelques pas de plus, mes jambes ont effectivement retrouvées leur force, non que je sois très musclée à l’origine, mais je peux au moins me déplacer ! J’avance vers un miroir accroché au mur, près de la fenêtre. Mon image m’y apparaît, je ne me reconnais pas tout à fait, c’est la première fois que je me vois de couleur si vive et je me trouve un air de dessin animé mal réalisé. Je prends conscience que je n’ai plus mes vêtements, à la place je suis vêtue d’une tunique beige, faite dans un tissu fin et léger, très agréable à porter, je m’en rends compte seulement. Le pantalon est dans le même tissu à première vue, mais il est marron et il est noué à ma taille par un cordon au bout duquel pendent deux petits grelots argentés qui ne font gère de bruit. Je me regarde longuement, mes cheveux ont été détachés, ils pendent dans mon dos et quelques mèches se faufilent devant mes épaules. Je me trouve fatiguée et un air inquiet.

Je déglutie enfin et détourne mon regard du reflet pour aller à la fenêtre. Je veux voir ce qu’il y a au dehors. Je tire le rideau d’avantage et mes yeux se ferment par réflexe. Bien vite je les rouvre, tout va bien. Les feuilles d’un arbre masquent une partie de ma vision mais je discerne quand même que nous ne sommes pas à ras du sol. La pièce dans laquelle je me trouve est à plusieurs mètres dans les airs, j’ai l’impression qu’elle se trouve dans l’arbre même dont la branche cache un bout de fenêtre. Je ne vois pas grand-chose d’autre et j’imagine que la forêt que je vois est celle dont je viens, la chambre ne donne malheureusement pas sur l’intérieur du village…

Alors que je déglutie à nouveau je me rends compte d’une chose ennuyante : j’ai faim ! Ma langue vient glisser sur mes lèvres pour les humidifier et je réfléchis à ce que je suis sensée faire. Ma timidité, mêlé à une certaine appréhension ne me pousse pas à crier pour que quelqu’un vienne m’apporter à manger. Peut-être qu’ils se doute que maintenant réveillée je vais tenir à ingurgiter quelque chose et qu’il me suffit d’attendre avant qu’ils arrivent. A cette pensée je me faufile à nouveau dans le lit, on m’avait dit de ne pas bouger…

Au bout de quelques secondes néanmoins je m’aperçois qu’il ce peut que je reste longtemps comme ça à attendre et qu’il serait peut-être bon que je prenne les choses en mains… Je me lève donc à nouveau et me dirige vers la porte.

Je frappe, trois coups brefs mais légèrement timides qui espèrent malgré tout une réponse. La porte s’ouvre vite sur l’être androgyne qui me regarde une seconde de la tête aux pieds avant de me demander ce que je fais debout. Je m’apprête à répondre, ouvre la bouche puis la referme dans un soupir tout en continuant à le regarder.

« Ah oui, j’avais oublié… »

Alors nous sommes deux, car quand à moi j’avais oublié l’élan, qui a refait une belle apparition pour me signaler qu’il est toujours présent au fond de moi. Je me maîtrise.

Je porte une main à ma bouche, mime débile mais seule solution pour communiquer :

« Miam miam ! »

Je me sens soudain ridicule, je viens de dire miam miam ? Heureusement qu’il ne comprend pas… Il semble que le changement de monde m’a fait régresser à l’âge des couches culottes ! Ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable… Pourtant ça marche. Il hoche la tête, me fait signe d’avancer.

« Mon grand-père n’est plus là, je ne sais pas si tu dois rester debout ou pas maintenant que tu l’es, je ne sais même pas ce que je suis sensé te faire manger mais bon, suis moi… »

Je le suis mais baisse les yeux car j’ai l’impression que je serai capable d’obéir à n’importe quel ordre qu’il ou elle me donnerait…

J’entre donc dans une seconde pièce, qui à premier abord semble être une pièce à tout faire, elle est immense. Le sol est en pierre polie, comme du marbre couleur brique. Nous sommes effectivement dans l’arbre comme je le pensais, cela paraît évidant car il fait partie intégrante de l’habitat. Des murs sont érigés mais parfois les branches passent à travers et c’est comme si on les avait obligées à pousser avec une certaine forme pour une certaine utilité. La table par exemple n’est qu’une énorme branche plate qu’on dirait suspendue au mur mais elle n’est pas la seule, les branches servent d’étagères, de chaises et apparemment d’autres objets dont j’ignore l’usage… A certains endroits les branches sont aussi taillées, sculptées, encrant profondément une atmosphère mystique en ce lieu. A certains endroits, des feuilles poussent librement sur les branches. J’ai l’impression d’être à moitié ici, à moitié dehors à l’air libre…

Les fenêtres toute fois sont un indice pour se situer à l’intérieur d’un habitat. Elles sont comme des vitraux, pleines de couleur mais ne représentent rien de précis. Il n’y a même aucune structure en métal pour séparer les couleurs, elles se mêlent en tourbillons, en tâches multicolores à travers lesquelles la lumière passe pour illuminer la pièce en rose, en bleu, en rouge, etc. Certaines sont ouvertes sur l’autre côté de la maison et j’aimerai y jeter un coup d’œil mais n’étant plus seule je ne m’y risque pas.

Un peu partout au plafond des objets sont suspendus. Des récipients comme tout à l’heure au dessus du lit, qui servent de lampes donc, mais il y a aussi et encore un tas de bric à brac qui n’évoque rien pour moi… quoi que… Si ! Je fonce sur l’objet en question !

Là au bout d’une petite chaîne en métal se balance mes clefs d’appartement. J’agrippe l’éléphant blanc à point rouge qu’il leur sert de porte clef, objet insolite que j’ai toujours profondément aimé pour son côté bizarre. Je regarde avec interrogation la personne avec moi.

« On l’a trouvé sur toi, mon grand-père aime à collectionner les… les trucs ! Reprends le si tu veux… »

Je fronce les sourcils, je ne m’étais pas rendue compte que je les avais ramassées. Je choisis de les laisser à leur place, si jamais j’en ai encore l’utilité un jour je saurai au moins où les trouver plutôt que d’attendre de les perdre en les rangeant dans ma poche… D’ailleurs je n’ai pas de poche là dedans…

Truc-chose me montre une place à table, je m’installe, servile et l’observe en douce. Fille ou garçon ? Mon regarde insistant lui provoque une moue d’agacement et je cesse bien vite. Il ou elle s’en va et je reste là comme une andouille sur ce bout de branche qui je dois l’avouer est plus confortable qu’il en a l’air… Ma tête continue de tourner dans tous les sens, imprimant au fin fond de mon cerveau toutes les nouvelles informations qu’elle enregistre. Déjà d’une, le décor, de deux, truc-muche a l’air aussi intimidé que moi et notre conversation, qui de toute façon, c’est vrai, est impossible, frôle le point zéro…

L’intéressé revient avec un plat de nourriture, qu’il pose devant moi avant de s’installer à la place en face. Il y a une curiosité réciproque entre nous mêlée à une gêne tenace. Je quitte son regard et m’empare de couteau et fourchette. Ça au moins c’est pareil que chez moi, j’ai encore des repères ! Maintenant, inspection de l’assiette : ça fume donc première évidence : c’est chaud. Deuxième évidence : c’est rose et ça ressemble à un marshmallow ! A toucher avec la fourchette d’ailleurs ça a la même texture… Je regarde mon voisin de table qui ne touche pas aux plats. C’est parce qu’il a déjà mangé ou c’est parce que c’est dégueulasse ? Je suis franchement sceptique…

« Je ne sais pas ce que tu as l’habitude de manger. Ça c’est un fruit d’ici, la plus part des gens aiment ça… »

Comme il m’encourage encore à goûter je me laisser tenter, même si je m’attend à un truc bourré de sucre qui ne sera pas un vrai repas. Je dirige lentement la fourchette avec un bout du fruit vers ma bouche et mâche.

Surprises agréables ! D’un, c’est salé, de deux, ça a un goût qui s’approche de la sauce que ma mère faisait avec la viande rouge et de trois… C’est délicieux ! Vraiment j’en raffole ! Un sourire pour remercier le cuisinier et je me jette sur l’assiette pour tout finir à une vitesse qui impressionnerait même le vainqueur du concours du plus gros mangeur de hot dog dans une foire américaine !

« Eh beh, t’as l’air d’aimer ça ! »

Je hoche la tête avec une tête de bien heureuse, ça c’est universel. Ça le fait sourire et je sens soudain que c’est le moment à ne pas louper pour installer le contact. Je pointe le doigt vers moi :

« Je suis Ambre. »

Il fronce les sourcils alors je fais plus court tout en reproduisant mon geste :

« Ambre. »

Une inspiration dans un sourire, il a comprit cette fois.

« Moi c’est Heledd ! »

Et bien sur c’est un nom qui n’existe même certainement pas chez moi et donc qui ne m’aide pas à faire tomber le masque sur cette androgynéité mystérieuse. Il faut avouer que je ne vois pas non plus comment mimer la question, la seule manière qui me vient à l’esprit nécessite de lui montrer une partie de mon anatomie que je ne désire pas spécialement étaler au grand jour… Et même si je savais trouver un autre moyen c’est une question assez délicate pour que j’évite de la prononcer. Ici je ne sais pas, mais en général demander à quelqu’un si c’est une fille ou un garçon ça peut être très mal prit… Il suffit de voir sur leur visage la réaction des mères qui se promènent avec une poussette où dort un bambin et à qui on dit, croyant faire une bonne action « Quelle adorable petite fille ! » et qui vous répondent « C’est un garçon ! » d’un ton glacial !

C’est donc par obligation que je rejette cette question. Je dis simplement que je suis enchantée. Il ne comprends pas mais sourit.

Un jeu de question s’installe, je réponds par oui ou par non. Est-ce que je vais mieux ? Oui. Est-ce que je dors toujours aussi longtemps ? Je ne suis pas sure d’avoir dormi très longtemps mais je présume que oui. Non. Est-ce que de là où je viens les gens ont tous la peau rose beige ? Beige ? Je n’ai pas la peau beige ! C’est non quand même et cela le surprend. Est-ce qu’ils sont bleus ? Non très véhément. De quelle couleur alors ? Je réfléchis et montre plusieurs objets dont la couleur se rapprocherait des différents tons de peau qu’il y a sur Terre. Autant ? Oui. Il m’explique que sur tout le continent tous les hommes ont quasiment la même couleur. Je ne peux m’empêcher de penser à tous les problèmes de racisme que l’on connaît de là où je viens. Est-ce que je vais connaître la discrimination à mon tour, représentant avec ma peau rose une « race » à moi toute seule ? Je suis sensée être chez moi d’après le passeur mais le serai-je vraiment ? N’y a-t-il pas eu encore une erreur ? Est-ce que j’avais de la famille ? Oui. Des amis ? Oui. Est-ce qu’ils me manquent ?

A la vérité personne ne me manque encore, je suis bien trop occupée à tout découvrir pour avoir l’un de ces instants où le manque des gens s’installe. Je crois qu’ils vont finir par me manquer, en fait je serai honteuse, je me trouverai inhumaine si jamais le manque ne venait jamais. J’ai peur de ne pas connaître ce manque, de ne pas être assez sentimentale, de me détacher de ceux que je connaissais au profit de nouvelles personnes. Je sais que je me persuade vite d’oublier les gens, c’est ma méthode pour avoir moins mal. Alors parce que j’aurai honte de dire non, je lâche un oui.

Est ce que ce monde me plaît ? Je soulève doucement les épaules. Est-ce que j’avais un travail ? Comment considérer mon statut d’étudiante ratée ? Je lève la main et la fait osciller pour signifier que non pas vraiment, mais pas tout à fait non non plus ! Il cherche la question, je pense qu’il aimerait que j’explique cela plus en détail mais, ne trouvant certainement pas comment formuler cela pour que je réponde à l’affirmative ou la négative, il passe à la prochaine question. Est-ce que je vivais en couple ? Non. Est-ce que… Est-ce que… Les questions et les réponses s’enchaînent et je me laisse découvrir petit à petit, avec un peu d’hésitation et de difficulté. Je tâche comme il est possible de satisfaire son envie de connaître mon monde. Une envie qui est réciproque, les questions me brûlent presque les lèvres, je suis frustrée de ne pas savoir communiquer…

Est-ce que je préfèrerai rentrer de là où je viens ? La question me bloque littéralement pendant un court instant. Pourtant la réponse fuse sans hésitation. Non.