10.06.2006

Episode 05

Une grande inspiration, je baille. Je m’enfonce encore plus profondément dans l’oreiller, j’ouvre doucement les yeux, encore collés par le sommeil. Ma chambre est dans la pénombre, je ne distingue rien et c’est tant mieux je déteste quand il y a de la lumière quand je dors, j’ai mit tellement de temps avant de réparer le volet pour qu’il n’en laisse point passer. Je m’étire, pousse un gémissement de plaisir et de confort. Pourtant je suis encore un peu perturbée par mon rêve, un sentiment un peu angoissant qui reste coincé et qui me fait comme une boule dans l’estomac. Ça ne m’inquiète pas, il me faut un peu de temps pour que j’en sorte, je me suis déjà réveillée avec un goût de sang dans la bouche après avoir rêvé être tombée. Le pouvoir de l’esprit est impressionnant…

Je tends la main vers ma table de chevet pour attraper mon portable, regarder l’heure, savoir combien de temps il me reste à dormir avant qu’elle vienne me chercher pour aller regarder les résultats. Mauvaise pensée celle-ci, après ça je vais avoir du mal à me rendormir… Quoi que… je suis quand même peut-être suffisamment crevée…

Merde. Ma main bouge dans tous les sens. Merde, merde, merde !

Je me lève brusquement, me force à ouvrir vraiment les yeux et à regarder au-delà de l’obscurité.

Ce n’est pas possible…  Pas ma chambre.

Je crie, c’est plus fort que moi.

Lumière éblouissante, je plaque la main devant mes yeux. Quelqu’un est entré. La porte se referme. Sous ma main mes yeux s’ouvrent à nouveau mais je n’ose faire d’autres mouvements. Je déglutie. J’ignore ce que je suis sensée faire.

Bruit de pas qui contourne le lit. On tire un rideau, de la lumière entre, mes paupières se ferment, réflexe.

« Tu peux ouvrir les yeux, tu as dormi longtemps, ils se sont habitués maintenant. Mais comme tu as été dans l’obscurité j’ouvre le rideau au fur et à mesure pour que la lumière ne t’éblouisse pas trop. »

J’ouvre les yeux, retire ma main et découvre la pièce grâce au léger jour qui entre.

« Où suis-je ? »

Je tourne la tête vers la personne qui est là avec moi.

Mon Dieu. Mon souffle se coupe. J’entends mon cœur battre dans mes oreilles. Je tousse, je m’étrangle. Je n’arrive plus à détourner les yeux. Je pense enfin à respirer. Là… ça va un peu mieux. L’air s’est comme suspendu, le temps figé.

La personne aussi me fixe, je me perds dans ces yeux verts clairs, des yeux qui brillent dans cette demi obscurité comme si on les avait coloré de matière phosphorescente. Sa peau aussi produit une légère lumière, c’est à peine perceptible mais c’est indéniable. Plus impressionnant encore, elle tire légèrement non pas vers le rose, le noir ou le jaune, mais vers le bleu !

Les traits du visage sont d’une finesse incroyable, je n’ai jamais rien vu de comparable, même le plus beau des mannequins dans les photos des magasines, sur des pages de papier glacé, n’ont jamais été aussi beaux. Un peu plus clair que sa peau, des arabesques bleues ciel dessinent un motif étrange qui vient frôler son œil. Les lèvres… elles m’attirent d’une façon incroyable ! Si je n’étais pas allongée là, tellement intimidée, je sauterai dessus pour les couvrir de baisers !

A la vérité j’ignore si il s’agit d’un homme ou d’une femme. Les cheveux sont rasés à ras, pas de sourcils non plus, comme quelqu’un qui subirait une chimiothérapie, pas de boucle d’oreille et pourtant j’ai toujours du mal à me convaincre que c’est un homme… Tout comme du fait qu’il s’agisse d’une femme…

Mon corps entier est pressé par un élan vers cet être, je n’ai jamais été si sûre de moi. C’est le coup de foudre, je suis amoureuse !

Je suis comme paralysée, incapable du moindre geste.

La personne me regarde alors de côté en fronçant légèrement les sourcils, comme si j’avais fait quelque chose de mal. Je prends peur, ma dernière volonté est bien celle de lui déplaire. Je me crispe. Elle hurle un mot, un nom peut-être bien, je ne le comprends pas, à la porte. C’est certainement destiné à quelqu’un dans la pièce d’à côté…

La porte s’ouvre effectivement sur un vieillard. C’est le coup de foudre à nouveau. L’être respire la sagesse et l’expérience, il a un charme magnifique, la tête me tourne. Il se place à côté de l’être androgyne et me voilà qui tombe dans un vertige amoureux indescriptible. L’émotion est trop forte, l’élan trop puissant… Je me sens écartelée par un amour tellement puissant qu’il n’arrive pas à se séparer pour aller vers deux personnes. Il se joue en mon sein un dilemme qu’on ne peut résoudre, une bataille douloureuse, oh oui, tellement douloureuse !

A nouveau c’est plus que je ne puis en supporter.

Je m’évanouie.

Je ne reste pas inconsciente longtemps, lorsque je reprends connaissance une main est placée sur mes yeux. J’essaie de me dégager.

« Non, attends, ne bouge pas encore… »

J’obéis. C’est le vieillard qui parle. Le vertige a disparu, le sentiment amoureux qui était si fort n’est plus qu’une impression encrée dans mon corps, comme un vague souvenir.

L’homme enchaîne et répond à une question que je n’ai même pas encore eu le temps de me poser.

« De tout temps le passeur a réparé les erreurs des mondes et renvoyé à leur place les êtres qui n’y étaient pas. Dans tout monde il y a un lieu spécial qui accueille ces gens, la légende dit que ce village en est un. Mais l’événement est rare et c’est bien pour ça qu’on le considère comme une chimère. Les traditions se sont perdues depuis bien longtemps. Il y a un mur qui entoure ce village, mais pas seulement le village, une petite forêt aussi est intégrée à notre enceinte et dans cette forêt une clairière aux allures mythiques qui est soit disant le lieu de passage. Je sais que tu viens de là et ta présence confirme que la légende n’en est pas une.

Mais je l’ai dit, nous avons perdu les traditions de l’accueil que nous sommes sensés te réserver. Nous ignorons la plus part des précautions à prendre pour que tu t’adaptes et le peu que nous savons est tiré d’histoires qui ont certainement beaucoup évoluées et se sont gonflées de faux éléments. Nous allons tâcher à ce que tout se passe au mieux tout de même, je te l’assure. »

Je déglutie. Je ne sais plus trop quoi penser à vrai dire. C’est une curiosité qui me gagne, une curiosité pour cette situation incongrue, pour ce monde inconnu. Je voudrais voir ces gens de nouveau, je tente de me dégager de la main en même temps que je m’apprête à répondre, mais immédiatement la main m’en empêche.

« Attends ! Je vais te laisser bouger comme tu le souhaites mais il y a une précaution à prendre avant que tu nous regardes, ça évitera que tu fasses un malaise à nouveau.

Ici tu es à ta place, parmi des gens qui sont tout comme toi, comme un animal qui aurait été séparé de son espèce et qui se trouve soudain devant des membres de sa famille. Comme cet animal tu te reconnais en nous voyant. La vraie beauté on la perçoit dans ce qui nous ressemble, toute ta vie tu as été habituée à voir des gens qui ne sont pas comme toi et que tu ne pouvais pas trouver beau. Pourtant tu as bien été obligée de fixer un model esthétique dans ce que tu ne pouvais trouver beau, ton idéal tu l’as prit dans la non beauté. Cette beauté tu ne peux la trouver qu’ici et maintenant que tu y es confrontée tu vas t’apercevoir qu’elle est bien au dessus de l’idéal que tu avais.

Je sais que tu dois te demander comment nous pouvons être semblable car il est évidant que nous ne nous ressemblons pas, mais pourtant c’est le cas. A l’origine tu es l’une des notres, seulement tu as grandi dans un monde qui t’a transformée et auquel tu t’es adaptée, ta peau a tiré sur le rose, elle est devenu plus terne mais crois moi nous, nous nous reconnaissons en toi. Peut-être vas-tu évoluer aussi dans ce monde et te transformer pour nous ressembler à nouveau comme tu t’es transformée pour ressembler à ceux de l’autre monde…

Bref, le fait est que lorsque tu nous regardes tu ne peux que te sentir très attirée. Alors pour éviter que tu tombes sous les chaînes des sentiments devant chaque personne que tu rencontres, dis toi que ce n’est que physique, voilà pourquoi je te couvre les yeux. L’attirance tu ne l’as que pour notre apparence, apprends à connaître les personnes dans le détail et à tomber amoureuse d’elle pour ce qu’elles ont à l’intérieur, il n’y a que ça qui pourra faire la différence pour toi, sinon tu es susceptible d’entamer une relation avec n’importe qui et cela te jouera des tours. »

Je hoche la tête et l’homme retire sa main. J’ouvre les yeux et les regarde. Après ce qu’il m’a dit je fais un effort pour contrôler l’élan qui refait son apparition. C’est difficile mais j’arrive à mettre l’attirance de côté plus ou moins. Disons que je me contrôle pour ne pas aller les embrasser, leur sauter dessus, mais si jamais ils avaient le moindre geste pour moi, si jamais l’un des deux s’approchait et venait déposer une caresse sur mon bras, un simple baiser, alors je perdrai toute retenue… Quand l’attirance se fait trop forte je baisse simplement les yeux et cela devient plus facile, confirmant que tout n’est que physique dans cet élan.

Je baisse donc les yeux pour me concentrer sur les questions à poser. A vrai dire je n’en ai pas beaucoup, comme si mon cerveau avait fait une pause histoire de tout remettre en ordre. Je demande quand même :

« Il n’y a plus de retour possible ? » Je grimace en même temps, me souvenant de la douleur lors du passage, l’idée de l’éprouver à nouveau n’est pas des plus plaisantes.

Le vieillard et l’androgyne se regardent avec un air interrogateur et surprit. Puis finalement il semble pensif, je le laisse réfléchir et ne dis rien jusqu’à ce qu’il me regarde d’un air grave comme si il attendait quelque chose. Je demande à voix haute ce qu’il se passe.

« Je suis navré nous ne comprenons pas ta langue. »

A vrai dire ma première réaction est d’être déçue puis dans un deuxième temps je réagis un peu énervée par l’impression qu’on me prend pour une idiote : 

« Comment ça vous ne me comprenez pas, vous n’arrêtez pas de parler ma langue depuis tout à l’heure ! »

Il pose sur moi un regard désolé.

L’androgyne interroge le vieillard :

« Si ça se trouve elle n’a rien comprit à tout ce que tu as dit depuis tout à l’heure… »

Je me prépare à répondre que je ne suis pas débile mais le vieillard est plus rapide que moi.

« Non, elle comprend. »

Puis il se tourne à nouveau vers moi :

« Nous allons avoir quelques difficultés pour communiquer, je vais t’expliquer. L’histoire de Haya dit qu’auparavant les hommes répartis sur le continent parlaient tous d’une façon différente. Que pour exprimer une idée il y avait des centaines et des centaines de façon différentes de s’y prendre mais qu’il était rare d’en comprendre plus qu’une. Il y avait donc un problème car pour avoir une cohésion sur le continent il fallait que tout le monde se comprenne. Alors les hommes on cherché et cherché pendant des siècles comment s’y prendre et à force de volonté et de persévérance, ils réussirent à trouver LE langage. Je t’explique dans ta langue si je te dis chaise tu vas te faire une image dans ta tête, celle d’une chaise mais si je dis chaise à quelqu’un qui ne parle pas ta langue il ne va rien s’imaginer du tout. Le langage que nous employons nous à Haya est universel. Nous avons finit par trouver la symbolique parfaite, le mot qui fabrique directement une image dans ta tête quelque soit ta façon de t’exprimer.

Je vais essayer d’être plus clair. Si je t’imite le cri d’un animal que tu connais tu vas le reconnaître et quelqu’un qui ne parle pas ta langue le reconnaîtra aussi. Eh bien nous avons réussit à mettre ce principe en marche avec toutes les choses, même avec tous les verbes ou ces choses qui semblaient ne pas avoir de résonance propre.

Donc quand je te parle tu ne peux que comprendre ce que je dis, mais malheureusement ce n’est pas le cas pour nous lorsque toi tu utilises le langage de là où tu viens. Vous n’aviez pas du trouver dans ton ancien monde comment fonctionne ce langage… »

Je me montre du pouce, fait voler ma main de ma bouche et lève les mains, traduction de ce que je demande : « Et moi je vais faire comment pour parler ? » J’espère qu’il va comprendre…

Il fronce les sourcils et tente de répondre :

« Ca ne va pas être évidant pour toi, ce n’est pas un langage qu’on peut apprendre réellement, si je te donne une traduction de tes mots tu vas les entendre exactement de la même façon que toi-même tu les prononces… Je suppose qu’il suffirait que tu écoutes les gens, peut-être que cela viendra naturellement. Continue à parler comme tu as l’habitude de le faire, je suppose que ton langage se transformera sans même que tu t’en rendes compte. Du moins je l’espère… Je sais qu’il est très difficile d’être muet… En attendant nous allons essayer de t’enseigner l’écriture, cela s’avéra plus facile même si nous l’utilisons très peu car justement et contrairement au langage il n’y en a pas d’universel… »

Oui je vis enfin quelque chose mais je prend soudain conscience de tous les efforts qu’il va falloir que je fasse et la chose m’apparaît nettement moins plaisante. Et puis j’ai laissé tout le monde derrière moi, famille, amis et me voilà toute seule dans un monde que je vais heureusement être très occupée à découvrir… mais ensuite ? Quand tout cela me sera familier, est ce que je n’aurait pas le mal de ce monde que j’ai quitté ? Est-ce que Haya est vraiment l’endroit où je suis sensée être comme le disent ces gens ? Et si ce n’était pas le cas ? Et pourquoi moi, pourquoi je n’ai pas été directement à ma place, pourquoi le passeur dit avoir mit du temps à me chercher ?

J’aurai tellement de questions à leur poser mais je suis dans l’impossibilité totale de le faire.

L’androgyne prend la parole :

« Nous devrions la laisser se reposer encore un peu maintenant. »

Puis s’adressant à moi :

« Tu as beaucoup dormi mais il est tout de même plus prudent que tu restes ici encore quelques temps, nous ne savons pas comment tu vas réagir à l’extérieur. Nous te montrerons tout de même bientôt ton nouveau monde ! »

Ils se mettent d’accord d’un regard, hochent la tête et sortent de la chambre sans que je n’aie le temps de dire quoi que ce soit.

Commentaires

vite la suite, j'adore !

Ecrit par : jesse | 21.06.2006

C'est vraiment mais vraiment génial!!!! Ca fait du bien de lire ce genre de choses, continues bien miss. J'espère te reparler sur msn dans pas trop longtemps.

Ecrit par : Marysand | 03.07.2006

j'ai hâte de lire la suite.

Ecrit par : Lv | 10.07.2006

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