28.12.2006
Episode 11
Jour un après mon réveil.
Le problème du journal intime est de savoir si on l’écrit pour soi ou pour les autres et étrangement la plus part des journaux intimes sont écrit pour les autres. On l’écrit pour être lu même si dans le fond on ne va pas supporter d’entrer dans la pièce et de découvrir quelqu’un avec le précieux manuscrit dans les mains… Seulement écrire son journal pour la plus part des gens c’est écrire son histoire, écrire son histoire c’est la rendre intéressante. Les héros de livres ne sont pas forcément plus intéressants que nous mais le fait que leur vie soit écrite leur donne un tout autre statut. Ecrire sa propre vie est donc un travail sur l’estime de soi, c’est faire de sa vie un roman, c’est s’extérioriser pour mieux s’apprécier.
En toute honnêteté en temps normal je pense que je ne suis capable que d’écrire mon journal de cette façon là. Ecrire mon journal avec l’appréhension ou le bonheur de savoir que quelqu’un peut tomber dessus. Ecrire son journal pour soi c’est vraiment difficile, c’est écrire sans se persuader qu’on est un héro. Les personnes comme moi écrivent qu’ils ont fait quelque chose de génial, ils se mettent en avant dans chaque situation, ils ont envie que celui qui lira le texte l’admire, même dans le malheur. Quand quelqu’un comme moi écrit « je suis malheureux à en crever », c’est encore parce que dans ce malheur il est le héro. Peu de personne peuvent écrire « je suis malheureux » juste parce que c’est le cas. Ecrire pour soi demande cette absence de mise en scène dont on a tous plus ou moins envie d’entourer sa vie et peu, vraiment peu de personnes, sont faites pour écrire de cette façon, car après tout, si on y réfléchit bien, ça ne sert plus vraiment à grand-chose…
Il est donc logique que j’écrive ce journal pour qu’on me lise car après tout je suis la personne la plus susceptible de se faire passer pour un héro ! Ce que je vis est un roman merveilleux ! Tout ce qui m’entoure est bien plus que la exaltation du réel, c'est-à-dire tourner de façon intéressante le fait d’avoir une vie d’étudiante, de se bourrer la gueule tous les samedis soir et d’aller voir ses parents pour les fêtes de Noel ce que tout le monde fait et qui paraît banal si on ne le dit pas d’une façon originale… Non, ce que je vis est réellement original !
Seulement une chose minuscule va changer la donne et me transformer en une personne totalement honnête envers soi même : personne ne peut lire ce que j’écris puisque personne ne parle ma langue, il ne sert donc à rien d’espérer un lecteur !
Voici donc ma vraie histoire ou alors mes vrais sentiments car je me rends compte en cet instant que de raconter ce qui s’est passé depuis que je suis arrivée sur Gaya comme un compte rendu fantastique n’est absolument pas ce que je veux faire, c’est déjà bien assez éprouvant de le vivre… Ce qui me passe par la tête par contre c’est autre chose, c’est exactement ce que je suis en train de faire là : écrire permet de se rendre compte de pas mal de chose, voir marqué ce que l’on pense force a une réflexion encore plus poussée et bien souvent, dans mon cas en tout cas, on n’a plus du tout la même opinion avant et après avoir écrit. Ecrire faire prendre conscience des erreurs, là tout de suite par exemple je suis en train de me rendre compte que malgré tout j’écris pour quelqu’un, que je me plait à espérer un lecteur malgré la barrière de la langue, sinon je n’écrirai jamais comme ça…
Mais continuons malgré tout de cette façon, le principal c’est que je me souvienne de cette impossibilité de lire mon récit suffisamment pour ne pas me mentir en écrivant, pour ne pas me faire croire des choses parce que je veux le faire croire à d’autres…
Et qu’ai-je envie d’écrire aujourd’hui ? Rien sur Gaya, vraiment rien, cette réflexion sur le journal intime était bien plus ce qu’il me fallait…
17:35 Publié dans Episode 11 | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
27.12.2006
Episode 10
Ah ! Voilà, je me suis encore cogné le coude, mais elle m’en veut vraiment cette table ! Je pousse un gros soupir de ras le bol et continue la tête qui va avec.
« Tu veux peut-être que je t’apprenne le mot stop ? »
Je lève ma tête de blasée et lui fais le coup du regard qui tue. Si c’est de l’humour ce n’est pas drôle ! Oh bien sur c’est amusant d’apprendre une nouvelle langue, c’est amusant quand on le fait une heure, deux peut-être, toute la journée je n’en peux plus !
Ils ont quand même bien simplifié l’écriture, pas de conjugaison pour les verbes, un simple mot indique la négation… Ne pouvant m’empêcher de prononcer dans ma tête ce que je vais écrire sur le papier après, j’ai l’impression d’être la réincarnation de Tarzan. Je non savoir. Je non comprendre… et des tonnes de phrases utiles du genre, il y a mieux pour l’estime de soi, j’ai le sentiment que mon quotient intellectuel a baissé d’une centaine de point durant cette journée !
Il griffonne un énième signe sur le papier et me le tend avec un sourire.
« Voilà, ça veut dire stop ! »
Je prends le papier à mon tour et l’instrument d’écriture que je ne peux pas appeler un stylo malgré toute la bonne volonté du monde.
« Je vouloir stop. »
Il rie et me prend affectueusement par l’épaule
« Ca je m’en étais rendu compte ! De toute manière nous allons arrêter là, tu as l’air d’avoir une bonne mémoire mais je crains que t’en donner plus aujourd’hui cela t’embrouillera plutôt que t’aider ! »
Il jette un coup d’œil vers la fenêtre. La nuit est tombée depuis quelque temps. Je me laisse aller imaginairement un instant dans cette petite partie du ciel que l’on admire d’ici. Il y a tellement d’étoiles, ou peut-être qu’il n’y en a pas plus que chez moi, seulement ici on les voit parfaitement bien. Une chose est encore plus étrange et m’interpelle d’avantage : cette présence de non pas une lune mais deux. Elles forment un couple irrationnel mais qui reste pourtant toujours collées l’une à l’autre. L’une petite et bleue, toujours un poil devant l’autre, mène cette danse sensuelle. L’autre est aussi grosse que mon poing lorsque je le tends devant moi, elle semble en pleine combustion, remplies de couleur chaude, elle est comme en fusion, comme prête à exploser ! Je reste encore une dizaine de seconde assise là à les contempler, fascinée sans trop savoir pourquoi. J’attrape le papier, déjà griffonné de toute part de symboles nouveaux, trouve un coin vide et marque « je aime » et je pointe mon doigt vers les lunes.
Il lève la tête vers la fenêtre et m’indique comment marquer lune.
« Lune. Voilà, comme ça… C’est vrai qu’elles sont fascinantes, et elles ont une jolie histoire, tu veux que je te la raconte le temps qu’Heledd arrive ? »
Je hoche la tête, contente de faire une pause.
« Bien, d’après la légende les lunes n’ont pas toujours été deux, il n’y en avait même aucune il y a fort longtemps.
Il y avait quelque part sur le continent une femme qui s’appelait Rülia. Elle était la plus belle femme qu’on ait jamais vue, elle avait aussi un caractère parfait, mais il y a toujours dans toute histoire quelque chose qui ne va pas, c’est encore le cas ici ! Rülia était trop parfaite pour Haya, c’était pourtant là qu’était sa place visiblement ! Elle n’aspirait qu’à l’amour mais personne n’était assez bien pour elle. Quand je dis ça ce n’est pas ce qu’elle pensait, elle qui voulait tant être comme tout le monde, seulement la différence était trop grande avec les autres hommes. Elle était condamnée à passer sa vie seule, sans personne à ses côtés, rejetée par les autres qui ne se sentaient pas à sa hauteur.
Rülia trouva alors un stratagème. A cette époque la nuit n’était éclairée d’aucune lumière, les ténèbres étaient on ne peut plus profondes. Elle sortait à ce moment là, anonyme sous le couvert de la nuit et se faisait passer pour une autre, s’inventait une personnalité bien moins attachante et paradoxalement, elle se fit ainsi aimer par les autres. Mais cela n’arrangea rien, au contraire, car ce n’était pas elle qu’ils aimaient et le savoir la rendait malheureuse, la plus malheureuse des créatures qui foulaient le sol de haya.
La nature, généreuse comme à son habitude entra en scène à ce moment là, alors qu’une nuit, n’en pouvant plus Rülia était en train de pleurer près d’un lac. Elle expliqua à la jeune femme qu’en cette heure, personne n’était un amour possible pour elle sur Haya, que cet amour viendrait bien plus tard mais qu’elle allait devoir être patiente et immortelle pour le recevoir ! Il ne plaît pas à la nature que ses plus belles créations se cachent et veuillent être autres, il ne lui plaisait pas non plus que les hommes ne pouvant se reconnaître la nuit tombée en profitent pour tout genre d’excès. Alors elle proposa cette immortalité qui manquait à Rülia si cette dernière acceptait d’être la lumière qui inonderait Haya la nuit. Ce fut vite accepté bien entendu et Rülia se transforma en une magnifique lune bleue qui tous les soirs distribuait sur Haya une faible lumière obligeant les hommes à se contrôler.
Elle attendit seule dans le ciel pendant des siècles, patiente, jusqu’au jour où une seconde lune apparut à ses côtés. On ne sait comment l’autre est arrivée là, cela s’est fait du jour au lendemain, sans crier gare. Qui est cet amant que Rülia a enfin trouvé ? On l’appelle Ethress mais on ignore tout de lui, seulement qu’il est enfin l’amour que la jeune femme attendait tant.
Ce qui est amusant c’est qu’à cette période les deux lunes sont pleines mais en réalité si Rülia reste toujours dans cet état, Ethress forme le plus souvent un croissant. L’autre lune étant toujours juste devant elle, cela donne l’impression que chaque pointe du croissant est un bras d’Ethress qui vient entourer délicatement Rûlia. »
Tout en continuant à fixer les deux amants, je me demande si cela est vrai, sur Terre je n’aurais jamais cru cela possible, j’aurai sans le moindre doute rangé ça dans la case légende, c'est-à-dire une jolie histoire inventée de toute pièce. Mais ici tout est tellement plus spectaculaire ! Est-ce que sur Haya la nature a réellement le pouvoir de transformer quelqu’un en lune ? Je me découvre soudain un côté crédule que je ne devais plus avoir exploité depuis mes quatre ans. Je me sens un peu idiote mais finalement pas tant que ça…
Trois coups bref sur la porte me sortent de ma rêverie et de mes interrogations. Après une banale invitation à rentrer, Heledd apparaît dans l’embrasure de la porte. Pendant une bref seconde j’ai l’impression que le temps s’est arrêté ou qu’il a ralenti comme dans ces films américains, au moment où la belle blonde caricaturée à mort entre dans la pièce sous les yeux du héro fasciné… Visiblement ce genre de ralenti est possible dans la réalité car dans une simple inspiration d’air j’ai eu le temps de détailler son visage une nouvelle fois avec soin, de m’émerveiller sur son expression au moment précis où elle a regardé à l’intérieur du petit bâtiment. Où elle m’a regardé moi. Une expression légèrement curieuse, légèrement sérieuse et amusée. Bien entendu ravissement complet devant le sourire qu’elle a finit par afficher. Je ferme les yeux. Le petit nuage sur lequel j’étais s’envole au loin. Ce truc est épuisant, c’est physiquement crevant d’être amoureuse à tout bout de champs, je n’aurai jamais pensé que ça demandait autant d’effort ! Et encore là je n’ai vu qu’un faible échantillon de la population locale !
Soudain je prends peur. J’arrive a tomber amoureuse de vieillards comme le grand père d’Heledd ce qui fait de moi une probable gérontophile et je prends conscience que je risque d’avoir le même sentiment avec les enfants. Gérontophile et pédophile… Ce monde ne me fait pas vraiment devenir meilleure. Si c’est pour ça j’aurai peut-être mieux fait de rester là où je n’étais pas à ma place…
« Alors tout c’est bien passé ? C’était intéressant ? »
J’ouvre les yeux devant l’évidence qu’elle s’adresse à moi. Jouons le singe savant ça lui fera plaisir…. Je fais glisser l’instrument d’écriture sur le papier pour dessiner un oui encore un peu maladroit. La réponse vaut le coup cela dit, pour un sourire pareil j’aurai été prête à marcher sur les mains sur un tapis de braise ! Ferme les yeux…
« Bien Kheda nous allons te laisser, il faut que je l’emmène devant le conseil… »
Il se contente de hocher la tête puis ajoute :
« Bien, à dans deux jours alors ! Ambre tu as ce qu’il faut là où tu vis pour t’entraîner dans l’exercice de l’écriture, je compte sur toi ! »
Et pour m’aider dans mes « devoirs » il me glisse toutes les feuilles que nous avons remplies de caractères nouveaux dans les mains ! J’applaudie l’organisation, sur Gaya il aurait été aussi paumé que moi à la fac ce gars !
Nous nous disons tous au revoir, enfin moi bien entendu je ne dis rien, avec un simple mot, ici pas de bise. Je retiens : pas de bise pour se dire au revoir, seulement pour dire bonjour ! J’aimerai…
J’ouvre la bouche, surprise moi-même par mon idée, les deux autres me regardent étonnés. Je reste bloquée évidemment puisque je ne peux formuler ma question, puis je me rends soudain compte qu’il n’y a pas à la poser en réalité… Je fais signe d’oublier.
Rien ne m’empêche de tout marquer dans ma langue ! Pourquoi ne pas simplement prendre des notes plutôt que de tout mettre dans un coin de ma tête ! Créer un journal pourrait m’aider ! J’ai eu soudain l’envie de demander une feuille et de quoi écrire et puis j’ai réalisé qu’à peine deux secondes plus tôt il m’avait dit qu’il y avait de quoi écrire chez Heledd…
Je fais signe d’adieu avec la main ils me regardent en fronçant légèrement les sourcils mais ne disent rien. Oui, chez moi on dit au revoir en agitant la main devant sa figure d’une façon totalement ridicule… C’est fou comme mes habitudes peuvent être remises en question…
Nous quittons maintenant l’atelier d’écriture. Heledd s’arrête une fois dehors et regarde autour d’elle. Son regard se pose sur un coin tranquille en dessous d’une maison arbre. Elle me prie de m’y installer avec elle.
« Bien, maintenant nous allons nous rendre au conseil, je vais t’expliquer un peu la chose avant, grand père voulait le faire à ma place mais il est occupé… Je préfère autant que nous nous installions ici car c’est assez complexe alors je ne sais pas combien de temps je vais mettre pour tout te dire…
Dans chaque village il y a ce qu’on appelle un conseil. Pour qu’une personne rentre dans le conseil il faut que tous les habitants du village soit d’accord à l’unanimité, enfin tous les habitants ça n’inclut pas les enfants, on peut donner son avis à partir du moment où on commence un apprentissage. Quand on est membre du conseil c’est à vie, enfin sauf dans le cas où tous les habitants du village demande l’annulation de la fonction… Ainsi le nombre de personne qui compose un conseil dépend du village, parfois il n’y en a qu’une, à l’inverse je crois qu’il existe un village sans conseil car tous les habitants en font partie mais cela n’est possible qu’avec de très petits villages bien entendu… Ici à Ghierstel, c’est le nom de notre village, nous avons cent trente-deux habitants, sans te compter, et le conseil compte vingt-six membres.
A quoi sert le conseil ? A prendre toutes les décisions qui concernent le village où à résoudre les conflits qu’il y a à l’intérieur du village. Il représente aussi le village à l’extérieur de celui-ci.
Ensuite eh bien toutes les décisions que prennent le conseil doivent être prise à l’unanimité. Ce qui fait que bien souvent quand il règle un problème entre deux personnes et qu’il juge que ce n’est pas urgent, le temps que tout le monde se mette d’accord sur un jugement, le problème s’est résolu de lui-même… Dans les autres cas, quand la solution où la question doit être rapide on fait appel à un consinseil c’est un genre de conseil à l’intérieur du conseil, comme ça moins il y a de gens qui doivent être d’accord plus la décision est rapide à prendre. Il y a plusieurs consinseils, de plus en plus limités en nombre de personnes qui le composent. Ces membres là sont bien entendu choisit à l’unanimité par le conseil lui-même. Quand une décision doit être prise on la confit au conseil ou à un consinseil selon l’urgence. »
J’essaie d’imaginer la chose en schématisant tout ça dans ma tête, ce système est assez intéressant mais il soulève plusieurs d’interrogations quand à sa réalisation. Elle l’explique d’une façon idéale mais confrontée à des problèmes réels et urgents, quelle chance a cette méthode de fonctionner ? Je ne suis pas persuadée de l’efficacité d’un système qui fonctionne sur le mode de l’unanimité… Ou alors chaque village vit réellement replié sur soit… C’est… je ne sais pas… perturbant. Très intéressant cela dit et cette réflexion m’étonne moi-même quand on sait à quel point je m’intéresse à la politique de manière générale. Avant c’était à peine si je connaissais le nom de notre premier ministre. Dans une fac de droit cela me valait d’être prise pour une pestiférée mais ce n’était pas plus mal lorsque l’on voyait la tête de ma promo…
« Donc ce soir on te présente au conseil pour qu’il se prononce sur ta personne… »
Il va falloir être sage et présentable en gros… Difficile quand on ne connaît pas les coutumes d’un pays… Si je fais une bourde on me coupe la tête ? J’ai soudain l’image de la grosse reine d’Alice au pays des merveilles qui se colle devant mes yeux. Pas très rassurant… Ce dessin animé me perturbait déjà énormément étant petite, il continue visiblement encore maintenant…
Non, non, je suis confiante, ce monde est génial, tout ira pour le mieux ! Je me lève, affichant un grand sourire et tend la main à Heledd pour l’aider à se relever à son tour. Mais plutôt que de prendre ma main comme l’aurait fait n’importe qui, elle se contente de la regarder puis lève les yeux vers moi et une boule se forme dans mon estomac en voyant un brin de panique dans ses yeux.
« Ambre tu ne réalises pas. C’est vingt six personnes que tu vas voir là. Je sais que d’en regarder rien qu’une c’est déjà dur pour toi… Tu te souviens quand tu t’es réveillée et que tu nous a vu grand père et moi en même temps ? Tu as eu un malaise, je ne suis pas rassurée… Vingt six personnes en même temps, j’ai peur que tu ne supportes pas… »
Oh ! C’est adorable, elle s’en fait pour moi ! L’envie de la prendre dans mes bras déjà assez présente en temps normal fait une poussée en avant phénoménale. Je mets en place mon seul et unique bouclier contre mes émotions et ferme les yeux.
De tout ce que j’ai apprit à écrire aujourd’hui rien ne me semble utile ! Je ne peux que la rassurer avec un sourire prolongé, un peu ressemblant à ceux que l’on tient pendant des secondes interminables lorsqu’un membre de la famille veut nous prendre en photo. Différence près que je le tiens avec un peu plus de bonne volonté… Mais je l’avoue le sourire est un peu forcé quand même, je me sens légèrement gênée qu’elle soit au courant de mon trouble, qu’elle le remarque, j’aimerai tellement que cela passe inaperçu… Mais puisque je suis obligée de fermer les yeux à tout bout de champs et que ce n’est aps ce qu’il y a de plus discret je comprends bien…
« Bien… Alors allons-y, on va tout de même passer derrière le village, tout le monde est dehors à cette heure-ci, on ne va quand même pas te mettre trop à l’épreuve… »
Ca me va…
Cette fois-ci elle accepte l’aide tendu par ma main et je l’aide à se relever. Nous passons derrière la maison de Kheda et bien que j’entende de multiple voix, l’obscurité au niveau du sol est suffisante pour que je ne vois personne. J’évite soigneusement de lever la tête vers les habitations.
Nous arrivons à un mur.
« Il cerne tout le village et la foret dans laquelle tu es arrivée… »
Je n’ai rien demandé mais ravie de le savoir…
Nous marchons quelques minutes, une dizaine peut-être avant d’arriver à destination. A première vue rien de bien anormal, ça aurait été sur Terre ça aurait tout de suite été un bâtiment bien impressionnant, il suffit de voir l’allure de toute les mairie à côté des maisons qui les entourent pour s’en persuader… Il ne s’agit même pas d’une maison sublime comme toutes celles que nous avons croisées avec leur escalier de pierre et leurs sculptures impressionnantes. Non, c’est simplement l’une de ces petites huttes en bois, ces bâtiments de fonction au sol qui n’ont pas vraiment de charme en comparaison…
« Prête ? »
Pas du tout mais je réponds oui et devinant certainement que j’hésite elle ouvre la porte à la volée comme pour ne pas me laisser le temps de changer d’avis. Le bruit que l’on entendait de l’extérieur, semblable au brouhaha d’un amphithéâtre pour un cours qui n’a rien d’intéressant et où tous les élèves en profitent pour se raconter leur week-end, est soudain amplifié. Je jette un regard depuis où je suis et devinant ce qu’il va se passer bien avant d’avoir réellement regardé, je presse mon avant bras sur mes yeux dans un petit cris.
« Je ne peux… pas… Je… »
Même ma voix est coupée… Ca commence à sérieusement me gonfler ce truc... Le silence s’est fait à l’intérieur du bâtiment, ma pensée passe du tout au tout, je préfère maintenant ne rien voir, cela m’évite de croiser tous ces regards qui doivent se poser sur ma personne. Une vois s’élève, forte, grave, qui résonne à l’intérieur de ma poitrine.
« Qu’est ce qu’il se passe là dehors ? »
Heledd s’éloigne de moi, j’entends ses pas sur le sol, elle rentre dans le bâtiment, j’hésite puis finalement ne bouge pas.
« Veuillez nous excuser. En fait Ambre ne peut supporter de vous regarder pour le moment… »
« Pardon ? »
« Eh bien, elle n’a jamais vu des membres de son espèce réelle donc elle tombe sous le charme physique de n’importe lequel d’entre nous. Si elle n’a qu’une personne sous les yeux elle peut y résister mais plus il y en a plus elle tombe dans une sorte de délire amoureux qui peut-être dangereux pour elle… »
« Elle ne peut donc pas assister au conseil ? Ni même simplement vivre entourée si j’ai bien comprit… »
Oh ce n’est pas bon, pas bon du tout… La voix de Heledd est chancelante, elle hésite mais me défend.
« Si, si bien sur, mais elle doit prendre son temps pour s’habituer à ce monde, il suffit qu’elle se cache les yeux pour le moment ! »
« Alors va lui chercher un bandeau pour que nous ne perdions pas notre temps ! »
« J’y vais… »
Les pas se dirigent à nouveau vers moi avec un pas pressé, elle me souffle à l’oreille qu’elle revient rapidement puis se sauve bien vite. Me voilà seule, je flippe…
« Ambre, c’est bien ton nom ? Approche toi, entre s’il te plaît ! »
Ce n’est pas la même voix que tout à l’heure, plus jeune je dirai… Je me prépare à faire un pas en avant, tends mon bras libre devant moi, tente de deviner où est ce fichu bout de porte que ne trouvent pas mes doigts… Merde je vais me casser la gueule devant tout le monde c’est sur. Et le bruit de voix reprend, j’imagine la discussion, on ne pouvait rêver mieux pour faire bonne impression !
Quelqu’un vient vers moi, bientôt on me prend le bras et me guide enfin, un contact sûr, pas brusque mais disons décidé du moins. Mais la personne se tait, une fois qu’elle m’a immobilisé, vu les voix alentour je dirai vers le milieu de la pièce, je murmure un merci et le contact se brise, les pas s’éloignent sans un mot. Je ne suis pas du tout à l’aise, pas du tout ! De tout côté il y a des voix, je ne distingue aucune paroles précises parmi toutes mais j’y reconnais des accents amicaux et d’autres moins… Situation très intimidante et avoir les yeux masqués augmente le malaise d’un cran…
Une personne se décide enfin à parler, c’est une voix de femme un peu tremblante, une voix sur laquelle l’âge a eu de l’effet.
« Comment t’appelles-tu ? »
Je me racle la gorge pour éviter de parler comme un garçon en train de muer sous le coup de l’émotion… Me revoilà en train de comparer la situation à celle des cours. Examens oraux, je déteste ça…
« Ambre. »
Je ne vois, je ne parle pas, cela à au moins l’avantage de pouvoir faire court. Manque plus que je ne puisse pas entendre et je serai la représentation à moi seule de ces trois singes qui se cache mutuellement les yeux, les oreilles et la bouche. D’ailleurs maintenant que je suis ici je ne pourrai jamais plus savoir ce qu’ils représentaient vraiment…
« Quel âge as-tu ? »
Les masques à oxygène qui tombent devant vous lorsque vous êtes assis sur un siège d’avion doivent produire le même effet de panique que le fait de s’apercevoir qu’ils attendent une réponse que je ne peux même pas formuler… Cela me glace littéralement…
« Quand j’avais sept ans je me suis enfoncée un bonbon dans le nez… »
Oui c’est idiot et alors ? Si ça peut me détendre après tout… Et puis en général cet épisode spécial de mon enfance fait pas mal rire, le souvenir de ces fois là où les gens ont souri en face de moi me vient à l’esprit quand je pense à la tête des gens autour de moi maintenant et cela aide… Oui, définitivement le coup de pouce est nécessaire à l’écoute de tous ces murmures interrogateurs…
Bruit de porte et pas pressés qui tapent sur le sol. Heledd ? Une main sur mon épaule. Oui, Heledd, ouf ! Elle m’attrape la main et me tend un morceau de tissus plutôt long. Je m’acharne a essayer de faire un nœud avec derrière ma tête comme pour un jeu de colin-maillard ou autre chose… mais l’autre idée est bien plus perverse ce n’est pas vraiment le moment…
« Je répète, Ambre, quel âge as-tu ? »
Je délègue mon rôle à Heledd pour le jeu de question qui s’engage mais avec une boule dans l’estomac. Je ne les sens pas très hostiles mais il est étrange de laisser à d’autre le soin de parler pour vous…
« Elle ne parle pas la langue universelle… Cela n’existe pas dans son ancien monde… »
Annoncer à une foule de ménagère high-tech que la femme en face d’eux n’a pas de four aurait pu avoir sensiblement le même effet. Choc. Ne pas pouvoir parler le langage universel ne dois même pas être envisageable pour eux…
« Nous ne pouvons donc lui poser aucune question ? »
« Non… Ou alors elle peut répondre par oui ou par non… En réalité elle a commencé aujourd’hui un apprentissage d’écriture chez Kheda pour communiquer… Mais on espère qu’elle va s’habituer avec le temps et qu’elle va finir par le parler tout seul… »
« Mais cela n’est pas sur… »
On ne laisse pas à Heledd le temps d’intervenir ensuite… Des voix prennent la parole chacune leur tour. Le fait qu’ils ne se coupent jamais m’intrigue, j’aimerai voir quelque secondes, juste pour savoir quel système leur permet d’être aussi organisés et civilisés…
« Khedda ne devrait-il pas plutôt étudier les textes pour savoir comment nous devons nous occuper de cette jeune femme ? Cela fait des siècles que le passeur n’a ramené personne ici, nous n’avons aucune idée de la façon d’honorer la responsabilité qui a été donnée au village à son origine : nous occuper des gens que le passeur apporte… »
« La légende a toujours parlé de bébé, d’enfants tout au plus, nous avons ici une adulte… Elle a peut-être trop changé auparavant, il n’y a peut-être plus de retour en arrière, elle restera muette et aveugle… »
« Khedda connaît tous les textes par cœur, d’après lui tous ceux qui concernent le passeur ont soit disparus soit n’ont jamais existé… »
« Mais cette fille prouve bien que la légende est vraie ! On ne peut pas inventer une telle couleur de peau, un tel visage… »
Là j’avoue à côté de tous les habitants de Haya je dois faire figure de primate cabossée et décolorée…
« Si elle ne peux ni parler ni regarder quelqu’un en face, comment pourra-t-elle apporter une quelconque utilité au sein du village ? »
« Si elle arrive à communiquer ne serait-ce que par écrit alors elle pourra peut-être - nous n’avons pas affaire à une enfant - nous apporter des connaissances de son monde… »
« Mellohim et sa petite-fille sont-ils les personnes les plus appropriée pour s’occuper d’elle ? »
« Nous n’avons pas à faire à un sujet d’expérience mais à une nouvelle venue sous notre responsabilité. L’accueillir et l’habituer à Haya, voilà notre rôle… »
« Conseil, chez conseil, s’il vous plaît ! »
Le silence est total, les petits murmures prononcés en douce stoppent dans les secondes qui suivent, c’est seulement à ce moment là d’ailleurs que je m’aperçois qu’il y en avait, tellement ils étaient discrets malgré tout…
« Nous devrions peut-être nous consulter sans la présence de cette jeune fille… »
Je ne sais pas moi-même si je suis d’accord ou non… Parmi l’assemblée aussi l’avis est mitigé. Après quelques arguments, le fait que certaines décisions à prendre à propos de moi ne me concernent pas seulement mais tout le village, le fait qu’il peut être perturbent pour moi d’être confronté à cette discussion à laquelle je ne peux participer, finissent par convaincre les dernières personnes et ils me demandent de quitter la pièce. Effectivement la décision a été prise à l’unanimité mais les derniers défenseurs de l’autre positions ont semble-t-il changé d’avis pour que ce débat là ne dure pas trop longtemps. Heledd me prend le bras et me guide doucement vers la porte. On lui demande de revenir et de rester là une fois que je serai dehors. On de prie de bien vouloir attendre, on s’excuse pour ça.
Nous passons le pas de la porte avec Heledd et elle m’entraîne un peu plus loin. Elle me rassure d’un « ça va aller, tu es dans un endroit où il y a peu de passage… » avant de m’abandonner seule ici. Le bruit de la porte qui se ferme est le signal pour que j’enlève le bandeau des yeux. Le geste paraît libérateur. Je regarde autour de moi et effectivement je me trouve derrière le bâtiment du Conseil, entre lui et le mur, dans une sorte de petite impasse.
Bien, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire qu’attendre. Je m’assois, le dos contre le mur et me mords les lèvres. Je sais que cette situation va m’obliger à réfléchir, à penser à dix mille choses et je n’en ai aucune envie… Sensation étrange de faire une insomnie, sauf que le but n’est pas de s’endormir. Je repense à ces nuits, allongée dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil et sans pouvoir empêcher mon cerveau de fonctionner à cent à l’heure, souvent pour me faire prendre compte des idioties de mon existence…
Automatiquement je pense à ce que je sais qu’il faut que j’évite de penser. La vie avant, la vie après maintenant… Le passé ? L’oublier totalement si possible ! Mais ça s’avère peu évident. Le futur ? Flou total, en paraît presque intéressant pour cette seule et unique raison…
Arrêter de penser sinon je vais déprimer en même temps que je serai hystérique d’emballement à la pensée de découvrir un nouveau monde.
Fixer mon attention sur un détail…
Je ne sais combien de temps je peux passer à regarder cette plante étrange qui courre le long du mur ou la texture bizarrement trop parfaite de l’herbe verte sous mes fesses. Longtemps certainement et certainement pourtant moins que je l’imagine lorsque Heledd revient à côté de moi. Elle me surprend en réalité et je sursaute à son arrivée. Elle s’accroupit à côté de moi et me sourit.
« Le conseil n’a pas pu être d’accord pour toutes les décisions mais voilà ce qui est sûr pour le moment : tu vas continuer à vivre avec moi et grand père, c’est préférable que tu continues avec le peu de repères que tu t’es déjà créé… Par contre ils ne sont pas tous d’accord pour te considérer comme un membre à part entière du village, comme si tu avais vu le jour ici, mais seulement comme une simple invitée. Ca implique que tu dois forcément être hébergée par quelqu’un, qu’on ne te construira pas d’habitation pour le moment, tu ne pourras pas non plus participer aux élections de membres du conseil et enfin chaque habitant du village peut s’il le veut te refuser les services qu’il met à contribution des membre du village… Mais ce n’est pas important, tu verras… »
Elle hésite à continuer son discours sur autre chose, cela se sent soudainement. Je lève la tête comme pour l’encourager à dire la suite. Elle soupire puis ajoute.
« En fait le véritable problème c’est que tout comme chaque habitant ici a une utilité pour le village, le village a une utilité à Haya. Sauf qu’on ne sait absolument plus comment on est sensé faire ça. Il y a du avoir un genre d’apprentissage avant à l’échelle du village mais les apprentis ou les maîtres que nous étions ont tout oublié et ont plus ou moins du mal à l’admettre… Tu leur fais peur en même temps que tu les fascines… »
« Je leur fais peur moi ? »
C’est comme si elle avait comprit. Elle déglutie fort comme si les mots qu’elle allait prononcer lui remontaient dans la gorge comme un haut-le-cœur des plus désagréables.
« Certains ont émis une hypothèse… Comme nous n’avons aucun texte qui confirme que la légende du passeur est vraie, ils pensent que tu joues peut-être la comédie et que tu n’es pas une étrangère de Gaya. Si tu n’es pas une étrangère de Gaya alors tu dois avoir une sacrée mauvaise raison de te faire passer pour telle car a première vue il n’y a aucun intérêt… »
22:00 Publié dans Episode 10 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
19.09.2006
Episode 09
Je passe la porte avec une appréhension énorme. Je suis très curieuse de tout ce que je vais découvrir là dehors. Si la maison était déjà un terrain de découverte impressionnant j’imagine que là je vais être plongée dans une découverte toujours plus grande !
Je crains ma réaction avec les gens. Je crois bien le grand père d’Heledd quand il me dit que je suis capable de sauter sur n’importe qui, que tout le monde peut me donner envie. Quand je les ai aperçu tous les deux la première fois l’émotion a même été si forte que j’en suis tombée dans les pommes ! Là je ne risque pas de voir seulement deux personnes en même temps mais plusieurs dizaines ! Est-ce que je serai capable d’affronter ça ? Je n’en suis pas persuadée mais je suis prête à tenter l’expérience !
Ici aussi il y a un escalier. Mais contrairement à celui qui est de l’autre côté de la maison et qui mène à la source chaude celui là donne vue sur le village. Mes yeux en font le tour plusieurs fois. Le spectacle est impressionnant. Il y a des arbres partout. Dans les arbres il y a des maisons comme celle dans laquelle je me trouve, avec de grands escaliers de pierres qui y mènent. Il y a aussi des maisons qui sont au sol, un peu plus petites. On dirait… je ne sais pas, j’ai l’impression de voir la réalisation d’un conte pour enfant… Certaines maisons sont reliées par des ponts entre les arbres, j’ai une impression merveilleuse qui naît dans mon cœur mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus ! Tout cela est d’une beauté ! Plein de couleurs et de formes, c’est… de l’art, c’est de la magie !
Au sol en plus des plus petits bâtiments il y a des petits chemins de pierre et de nombreux cours d’eau. Il y a aussi beaucoup de fleurs qui jonchent tout ça, pas comme on mettrait des fleurs dans nos villes, à des endroits précis, formant de beaux parterres bien géométriques, non là c’est bien plus aléatoire et c’en est bien plus charmant…
Je regarde Heledd qui me surveillait avec bienveillance.
« Ca te plaît ? »
Je confirme.
Cela dit je suis déçue par une chose. Il n’y a personne. Je me montre, la montre et montre les maisons avec un air interrogateur.
« Les gens ? »
« Oui ? »
« Eh bien comme je sais que tu as des difficultés lorsque tu vois l’un d’entre nous j’ai pensé qu’il serait mieux de te lever un peu avant les autres afin de t’habituer plus doucement que si je t’avais fait sortir en pleine heure de la journée ! »
Le raisonnement n’est pas faux mais j’aurai aimé rencontrer du monde… Enfin soit ! J’attendrais encore !
Je ne pose jamais de questions puisque je n’en ai pas la possibilité, si c’était le cas je le ferai sans interruption, mais je m’abstiens de els prononcer à voix haute car lire l’incompréhension dans les yeux de Heledd m’agacerait sincèrement. Mais cette fois elle décide par elle-même de répondre à quelques uns de mes questions muettes tendis que nous descendons les marches. Comme « Ou est ce qu’on va là ? »
« Bien, je t’emmène chez celui qui sait écrire pour qu’il te forme sur le travail des mots. D’habitude c’est une vraie formation, c’est un métier, mais tu l’apprendras juste la base. Je dois te prévenir que tu ne pourras quand même pas discuter avec tout le monde tant que tu ne parleras pas. Tout le monde ne sait pas écrire, c’est même plutôt rare mais c’est déjà mieux que rien. Quand tu sauras écrire là tu pourras vraiment choisir la formation que tu veux faire selon ce qui te plaira…
Là je vais te laisser là bas toute la journée, je reviendrai te chercher ce soir et nous irons voir le conseil, je t’expliquerai ça plus en détail à ce moment là.
C’est bon pour toi ? »
« Oui ça va. »
Arrivés en bas nous empruntons un chemin et marchons à peu près une dizaine de minutes certainement même un peu moins. Nous arrivons devant l’une de ces petites maisons à même le sol. Heledd m’explique :
« Les gens vivent dans les maisons tout là haut. Les petits bâtiments en bas sont leurs ateliers de travail. »
Le bâtiment est simple, des rondins de bois en forment les murs, c’est beaucoup moins joli que les maisons au dessus de nos têtes. Il y a une porte et de nombreuses fenêtres mais jusqu’ici toutes celles que nous avons croisées avaient les fenêtres closes, un panneau de bois rabattu dessus. Là je peux en voir l’intérieur. Un homme seul y est, dès qu’il nous voit il vient nous ouvrir la porte et nous invite à rentrer, il ne me quitte pas des yeux, je suis plutôt mal à l’aise…
Ils se disent bonjour en se plaquant front contre front. Leur bise à eux sans doute…
« Voilà Ambre je te la laisse, je reviens ce soir. »
Il plonge son regard sur moi une nouvelle fois, mais s’adresse à elle.
« Je n’aurai jamais cru que la légende était vraie… La couleur de sa peau est vraiment étrange, c’est un être magnifique… »
Je fronce les sourcils.
« Et elle n’est pas sourde, elle ne peut juste pas parler notre langue mais elle la comprend très bien, c’est pour cela que tu dois lui apprendre les mots… Je ne sais pas ce que t’as dit grand père hier, essaie simplement lorsque tu t’adresse à elle de prendre en considération que tout ce qui te semble logique et habituel, toutes les choses que tu as toujours fait et dont tu ne te rends même plus compte, pour elle cela peut-être nouveau et qu’elle a des habitudes elle aussi que toi tu ne connaîtras pas. »
« Je sais très bien tout ça, ton grand père m’a déjà parlé de la conduite à tenir ! »
« Bien, à ce soir alors. »
Elle me lance un denier regard doux et bienveillant.
« A ce soir Ambre… »
La voilà partie et je me retrouve avec cette nouvelle connaissance. Je ne sais s’il a su flatter son ego ou si la raison est vraiment autre comme je voudrais le croire mais je suis étonnée qu’il me trouve « magnifique », car pour moi c’est bien le contraire, à côté d’êtres aussi magnifiques qu’eux je ne me sens vraiment pas gâtée niveau physique…
Il me scrute encore pendant quelques secondes avant de m’adresser enfin la parole.
« Bonjour, moi c’est Kheda ! »
Il vient appuyer son front contre le mien. Je n’ai pas encore l’habitude et j’avance trop fort à sa rencontre. Nos têtes se rencontrent dans un bon choc.
Un peu sonnée mais totalement mystifiée je m’excuse promptement :
« Merde, je suis désolée ! Je n’ai pas fait exprès c’est juste que chez moi on ne fait pas ça comme ça… »
Il me regarde simplement et se met à rire. J’observe le personnage, il semble avoir dans la quarante-cinquantaine, des cheveux bruns ondulés et un bouc sur le menton, un air sympathique, doux mais espiègle. Evidemment magnifique comme tout le monde, évidemment encore une personne que je me retiens d’embrasser. Il continue de rire et cela a le don de m’énerver, j’ai le sentiment qu’il se moque de moi…
« Eh ne fais pas cette tête ! Vous aviez une bise costaude là d’où tu viens ! Alors tu t’appelles Ambre c’est ça ? »
« Oui. »
« Ca doit vouloir dire oui je suppose… Bien Ambre, on m’a demandé de te former à l’écriture et je dois dire que j’ai hâte de te l’apprendre car tu vas avoir beaucoup de chose à me raconter, je suis très curieux…. »
Je le regarde sans rien dire, je ne vois pas quoi ajouter… Je détourne bientôt le regard, non pas parce que l’attirance devient trop forte et que toute résistance me quitte mais parce qu’il m’intimide à soutenir mon regard si fort. J’ai l’impression qu’il essaie de lire en moi et si il y a bien une chose que je déteste c’est qu’on arrive à faire ça !
« Bon, tout d’abord je suis juste sensé t’apprendre à écrire pour que tu communiques avec les gens de Haya mais on ne sait jamais tu vas peut-être y trouver ta voie, sais-tu ce qu’est vraiment l’écriture ici ? Ce qu’elle implique quand on sait la manier ? »
« Non… »
« Peu de personnes écrivent ou savent lire à Haya, les traditions sont plutôt orales. L’on se transmet de cette manière le savoir de professeur à élève. Mais dans tout village, le conseil a des écrits qui renferment diverses connaissances, que ce soit l’apprentissage d’un métier ou une page de l’histoire de Haya qu’on ne voulait pas voir transformée… La mission pour ceux qui écrivent c’est de faire revenir les connaissances oubliées. De temps à autre on ouvre les écrits des conseils et l’on vérifie que les choses qui y sont inscrites sont bien encore dans les mémoires de tous. Les écrivains et lecteurs ont donc la mission de mémoire de Haya. C’est à eux que revient la responsabilité afin que les erreurs qui ont déjà été commises ne le soient pas à nouveaux.
Sauf que toi tu ne pourras pas transmettre ce que tu lis ! Mais le fond reste là quand même, écrire ça t’ouvre d’énorme possibilité de connaissance, ça te permettra peut-être de chercher toi-même les réponses aux questions que tu ne peux pas poser. Tu peux apprendre plein de chose par écrit et donc être un peu plus indépendante, pour une muette ce n’est pas du luxe… »
Je n’ajoute rien non plus, tout me paraît assez clair.
« Bon, alors passons aux choses sérieuses ! Nous allons faire de toi une élève en formation ! »
Et le voilà qui se lève et prend quelque chose sur la table. Il me montre l’objet. Ça ressemble à un stylo sauf qu’au bout il y a une pierre polie de couleur bleue.
« Tu sais ce que c’est ? »
Je réponds à la négative d’un mouvement de tête.
« Ca sert à faire ce genre de marque. »
Et pour la deuxième fois aujourd’hui quelqu’un me montre le tatouage qu’il possède au coin de l’œil.
« Voilà, chaque personne qui commence un apprentissage a un tatouage correspondant à ce qu’on lui enseigne. Il a le début du signe au début de l’apprentissage et la fin du signe lorsqu’il devient un maître. Pour l’enseignement de l’écriture c’est ce signe là… Attends… »
Il se penche sur la table et cherche parmi des feuilles de papiers marrons aux bords irréguliers. Il trouve enfin un petit instrument, une sorte de disque qu’il tient entre son pouce et son index replié et finissant par une pointe, ça a encore un peu la forme d’une goutte d’eau. Il prend une feuille et presse entre ces doigts le disque, cela libère une encre noire brillante sur la feuille. Il trace un signe, une sorte de lune avec un point en son cœur.
« Voilà c’est ce signe là ! Il indique aux personnes que tu croises que tu sais lire et écrire et que tu peux leur être utiles dans ce domaine. Je t’apprendrai les autres signes afin que tu saches toi aussi ce que font les personnes que tu rencontreras et en quoi ils peuvent t’aider ! Je vais donc te dessiner la première partie du signe juste là… »
Il touche mon visage un peu plus bas que ma tempe et afin de me montrer quelle partie du signe il trace le croissant de lune sur le papier, c’est donc le point qui indiquera que je suis passé maitre…
Il reprend le stylo étrange à la pierre entre ses doigts et l’approche de mon visage, je m’éloigne rapidement.
« Eh qu’est ce qu’il se passe ? Ne t’inquiètes pas ça ne fait pas mal ! »
Je montre sa peau et je montre ma peau. J’aimerais qu’il comprenne. Nous ne sommes pas pareils, je n’ai aucune envie d’avoir une marque bleue sur le visage alors que j’ai la peau rose ou faire une réaction bizarre à cette façon de tatouer, une allergie ou n’importe quoi. C’est étrange, sur Gaya avoir un tatouage a toujours été quelque chose que j’envisageais peut être pour un jour et maintenant qu’on veut réellement m’en faire un je n’en ai plus aucune envie ! en même temps je ne me serai jamais fait un tatouage sur le visage, encore moins un bleu et surtout pas ce motif !
« Ca n’a jamais fait de mal à personne ici, tu es sensée venir d’ici, ton corps a peut-être un peu changé mais tu viens d’ici à l’origine, non ? Donc ça devrait aller. Et puis ça serait étrange que tu ne le fasses pas, ce sont les traditions du peuple sur tout le continent, tu serais la seule personne non tatouée… »
Je me sens soudain ridicule, c’est vrai, si je veux m’intégrer il faut que je le fasse jusqu’au bout. Je suis là pour un long moment maintenant alors il ne faut pas que je commence à m’exclure toute seule…
Je tends mon visage, un peu peureuse de ce qu’il va se passer. Il le prend délicatement d’une main et de l’autre vient tracer le signe avec le stylo à la pierre. Je hausse les épaules et sers les dents, réflexe pour me préparer avec à la douleur mais celle-ci n’arrive pas. C’est à peine une caresse.
« Voila ! »
Déjà ? J’ouvre les yeux que j’avais fermés malgré moi. Kheda me regarde encore en souriant, un sourire étrange, je ne peux me contrôler et demande ce qu’il se passe. Il comprend mon inquiétude et me montre simplement un miroir sur le mur.
« Regarde toi là dedans… »
Je m’exécute. Surprise : il n’y a aucune marque bleu, le tatouage s’est juste adapté à ma peau, il est simplement un peu plus foncé qu’elle, je dois admettre que c’est joli et que mon reflet dans le miroir sourit sans mon autorisation.
Kheda me sort de ma rêverie :
« Bon maintenant la suite de la préparation ! »
Je me retourne, cette fois totalement confiante. Il a un pot ouvert dans la main, cette fois il l’a vite trouvé dans tout son bazar ! Il y plonge la main et la ressort pleine d’un onguent mystérieux à mes yeux.
« Vient approche ta tête ! »
J’obéis sans poser de question, juste curieuse. Il m’explique ce qu’il compte faire.
« On reconnaît un jeune en période d’apprentissage aussi grâce à sa tête. Tu l’a vu sur heledd, cette crème empêche la pilosité, je vais t’en appliquer sur la crâne… »
Je retire ma tête le plus vite possible et m’éloigne rapidement.
« Ca non plus ça ne fait pas mal ne t’en fait pas ! »
Il s’approche à nouveau mais c’est tout bonnement hors de question ! On ne touche pas à mes cheveux ! Mais il n’est pas bien lui ! Avec ses cheveux longs il devrait me comprendre, il ne se souvient pas combien de temps il a mit pour les faire pousser ? Je fait la moue, entêtée. C’est non.
« Tu sais, ça aussi tout le monde le fait… »
« Hors de question ! »
Je le regarde avec un air méchant afin qu’il n’y ait pas besoin de parole pour me comprendre.
« Bon très bien, on laisse les cheveux, je ne sais pas ce que ça représente pour toi je suis désolée si ça avait une importance capitale de là où tu viens… »
La question est intéressante, vu le temps que passe certain chez le coiffeur je pense que si j’avais su parler je lui aurais effectivement dit que chez moi on ne rigolait pas avec la coupe de cheveux ! Après tout c’est totalement représentatif de la personnalité, je ne suis pas une crâne rasée, même si j’admets sur ça va plus que bien à Heledd…
« Bon, et si on se mettait sérieusement au boulot ? »
22:32 Publié dans Episode 09 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
